France-Allemagne : le moteur de l’UE enrayé ?
Le couple franco-allemand ou der deutsch-französiche Motor en place depuis une soixantaine d’années va-t-il tirer sa révérence ? Depuis l’origine de la construction européenne, ce duo s’est imposé comme moteur de l’UE à différents niveaux. Dernièrement, celui-ci semble enrayé, souffrant à la fois d’une instabilité politique et économique.
L’amitié franco-allemande débute aux sortirs de la seconde guerre, lors de la construction européenne. Ce sont Charles de Gaulle et Konrad Adenauer qui entament les premiers pas de cette entente. L’expression « couple franco-allemand », quant à elle, remonte aux années 70 et au duo formé par Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing. Leur étroite collaboration a approfondit les relations entre les deux pays et renforcé l’idéal européen.
Après eux, de nombreux autres duos franco-allemands se sont succédés, avec plus ou moins de réussite. Le couple formé par François Mitterand et Helmut Kohl est souvent considéré comme le dernier a avoir eu un impact fondamental. Ensemble, Ils ont mis en œuvre “l’Europe politique”, avec l’Acte unique européen en 1986, et le traité de Maastricht de 1992, qui valide le projet de monnaie unique européenne. La même année, ils lancent la chaîne binationale, Arte.
Plus récemment, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont tenté d’insuffler un nouveau souffle à la construction européenne. En 2019, ils ont signé le « Traité d’Aix-La-Chapelle » en faveur de la coopération entre les deux pays au niveau de la politique internationale, de la sécurité et de la défense.
Montée de l’extrême droite
La perte de confiance en les institutions et la classe politique est une tendance mondiale qui touche particulièrement ces deux pays. L’enchaînement de crises sociales, sanitaires et économiques a donné une image d’impuissance aux dirigeants. La crise migratoire et le retour de la guerre sur le sol européen sont des enjeux particulièrement clivants auxquels les gouvernements en place ne parviennent pas encore à trouver de solutions.
Le binôme a vu ses fondations sérieusement ébranlées par la montée de l’extrême droite. L’AFD (Alternativ für Deutschland) en Allemagne et le RN (Rassemblement National) en France ont obtenu des scores historiques aux dernières élections. Ces résultats s’inscrivent dans un contexte de tensions politiques et de crises multiples.
Cette prise de position en faveur de l’extrême droite s’étend des élections communales aux élections pour le Parlement européen. Ce sont 30 eurodéputés issus du RN et 14 de l’AFD qui ont rejoint l’hémicycle en 2024. Le résultat des élections remet en cause l’existence même du duo pro-européen, nombre de ces députés d’extrême droite se définissant comme eurosceptiques.
Pour la première fois depuis la Seconde Guerre Mondiale, l’extrême droite est arrivée en tête aux élections régionales, dans les cantons de Thuringue et de Saxe. La popularité grandissante de l’AFD en Allemagne de l’Est prend racine dans un contexte socio-économique et culturel particulier. La xénophobie n’est pas le seul facteur de vote. De nombreux allemands de l’est ont un sentiment de déclassement social. Les emplois se font rares et précaires, la région connait un exode rural et les conséquences du choc économique de la réunification perdurent. L’AFD se présente comme la solution à tous ces maux.
En France, le RN adopte une position similaire. Un processus de dédiabolisation et une habile communication ont décomplexé le vote pour l’extrême droite. Une partie de l’opinion publique considère le Rassemblement National comme une alternative viable à un gouvernement décevant.
Des gouvernements fragiles
De chaque côté du Rhin, les coalitions sont fragiles.
Le 6 novembre, la coalition allemande a tiré sa révérence. Pour cause le limogeage par Olaf Scholz du ministre des finances, Christian Lindner. Le départ de ce dernier, issu du FDP (droite libérale) a signé la fin de la coalition entre le SDP (sociaux-démocrates), le FDP et les écolos. Sans sa majorité au Bundestag, le chancelier se trouve dans une impasse. Olaf Scholtz se soumettra à un vote de confiance le 11 décembre. Les députés se prononceront à ce sujet le 16 décembre. Après le vote, le président du Bundestag, Frank-Walter Steinmeier aura 21 jours pour dissoudre cette assemblée et de nouvelles élections devront avoir lieu dans un délai de 60 jours. Si ce n’est pas une première, cette situation reste rare et donne un signal inquiétant sur l’état de la politique allemande.
En France, c’est le gouvernement Barnier qui fait ses cartons. Le mercredi 4 décembre, la motion de censure portée par le NFP et soutenue par le RN a été adoptée. En conséquence, la chute du gouvernement et la démission de Michel Barnier après seulement deux mois à l’Elysée. Le climat politique français a connu son lot de tempêtes ces derniers mois. En juin dernier, la dissolution de l’Assemblée nationale avait choqué les esprits et révélé un pays fracturé. Dernièrement, des voix se sont élevés en faveur d’une démission du président Macron. Que cette requête aboutisse ou non, le pays reste dans une situation complexe et inédite.
Une économie en danger
« Nous devons défendre les emplois industriels et, avant tout, nous devons garantir la sécurité des prix de l’énergie » – Olaf Scholtz, chancelier allemand
Ces situations politiques sont intimement liées aux situations économiques des deux pays. Selon les prévisions, 2024 sera une nouvelle année de récession pour l’Allemagne. Son PIB avait déjà connu une contraction de 0,3% en 2023. En France, on ne parle pas encore de récession mais le taux de remboursement de la dette a atteint 2,97%, soit 0,2% de plus que celui de l’Espagne, ce qui est inédit.
La préoccupation principale des citoyens est la perte de pouvoir d’achat. Malgré un récent recul de l’inflation, les coûts du logement et de l’alimentation restent élevés. À cela s’ajoute des prix de l’énergie particulièrement hauts. Selon le « Rapport sur la pauvreté en France » de l’Observatoire des inégalités, 5.1 millions de français vivent sous le seuil de pauvreté en 2024.
« On a fait baisser le chômage à coups de flexibilité, de précarité et d’emplois sous-payés » -Louis Maurin , cofondateur et directeur de l’Observatoire des inégalités.
Les économies des pays européens font face à de graves problèmes structurels. Les gouvernements comme les industries peinent à faire face aux défis de la transition écologique. Dans le grand marché mondial, l’Europe trouve difficilement sa place. Les stratégies de délocalisation et de revente des fleurons nationaux ont affaiblis le continent. La perte de souveraineté industrielle touche les deux pays. En Allemagne, de nombreux géants industriels, dont le constructeur automobile Volkswagen et le sidérurgiste ThyssenKrupp, ont annoncé des vagues de licenciements. En France, la récente cession de Opella (Doliprane), filiale de Sanofi, au fonds d’investissement américain CD & R est un exemple probant.
Au vu de la situation, le binôme franco-allemand ne semble plus avoir sa force d’antan. Toutefois, ces pays ont déjà démontré leur capacité à rebondir et le moteur n’a pas encore entamé son dernier tour. Pour rebondir, il faudrait regagner la confiance des électeurs via des mesures concrètes. Il faudrait également renforcer les positions économiques et politiques de l’UE sur la scène mondiale en s’inscrivant dans un projet européen ambitieux. C’est un avenir incertain et riche en défis qui attend les deux pays et leurs citoyens.



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