Définir l’indéfinissable : peut-on tout appeler art ?
En 2019, l’artiste Maurizio Cattelan provoque le monde entier avec Comedian, une simple banane scotchée à un mur. L’œuvre a été achetée cette année à plus de 6 millions de dollars par un milliardaire qui l’a ensuite mangée… Une scène surréaliste, à la fois simple et provocante, qui a réanimé un débat vieux comme le monde : qu’est-ce qui distingue une véritable création artistique d’un simple geste ordinaire ? Chacun a sa propre définition de l’art. Pour certains, il n’a aucune limite et réside dans l’intention de l’artiste. Pour d’autres, l’art dénonce une dérive où tout pourrait prétendre au statut d’œuvre.
L’art contemporain, qui ne cesse de repousser ses limites en entremêlant peintures classiques, installations provocantes et œuvres numériques, rend la question incontournable : peut-on tout appeler art ? Pour y répondre, explorons l’évolution de sa définition, les critères qui le caractérisent et les débats qu’il soulève.
L’art à travers le temps : une évolution constante
L’art n’a pas cessé d’évoluer au fil du temps, un peu comme sa définition et sa perception. Dans l’art classique, les critères sont définis par la technique et la beauté. Le classicisme et la Renaissance sont d’excellents exemples de la recherche de rigueur et d’harmonie par les artistes. À l’époque, ceux-ci étaient jugés sur leur virtuosité et leur capacité à émouvoir : un Botticelli devait éblouir par sa maîtrise et émouvoir par sa représentation du réel. Mais l’arrivée de mouvements tels que le cubisme, le surréalisme ou le dadaïsme va remettre en question cette notion de beauté et cette importance de la technique.
C’est en effet les courants de l’art moderne et contemporain qui vont marquer cette rupture avec les conventions traditionnelles. La monochromie des tableaux de Klein est complètement différente des tableaux raffinés de Botticelli. Tandis que l’œuvre La Fontaine de Marcel Duchamp, un simple urinoir signé, a marqué un tournant en affirmant que l’art pouvait être un concept, indépendamment de l’objet ou de sa fonction.
Aujourd’hui, l’art contemporain repousse encore plus loin ses limites en intégrant les IA, les performances et l’art numérique. Les œuvres ne sont plus toujours matérielles et ne se limitent plus à des objets tangibles : l’art se vit, se pense sans esthétique ni technique apparente. Cette dernière évolution a élargi les frontières de l’art et ouvert la voie à une diversité de créations inédites. Mais ce changement radical a alimenté les différents débats sur les limites du concept artistique et sur ce qui peut encore être considéré comme de l’art.
Quels critères pour définir l’art ?
Ce qui est considéré comme de l’art dépend avant tout du regard de chacun. Comme Magritte nous le rappelle avec sa fameuse phrase « Ceci n’est pas une pipe », l’image d’un objet n’est pas l’objet lui-même, mais une représentation. Dans la même optique, l’art est une question de perception : ce que nous voyons, ressentons ou comprenons diffère d’une personne à l’autre. Ce sont nos consciences individuelles et culturelles qui influencent ce que nous considérons comme de l’art.
L’art peut aussi partir de l’intention de l’artiste. Ce n’est pas toujours l’objet ou la technique qui définit l’art, mais ce que l’artiste cherche à transmettre à travers sa création. Dans les tableaux d’Andy Warhol, une toile monochrome ou un objet du quotidien, comme une boîte de soupe Campbell, peut devenir une œuvre d’art. Ce qui importe le plus alors, c’est le message ou la réflexion derrière. Malgré ça, cela peut porter à questionnement : suffit-il qu’un artiste déclare qu’une création est de l’art pour qu’elle soit perçue comme telle ? La réponse à cette question ne peut être que subjective, mais entame un débat qui ne peut que, une fois de plus, brouiller les frontières de ce monde artistique.
De plus, pour que l’art soit de l’art, souvent le public attend la validation des institutions. Par exemple, on va davantage croire en un tableau exposé dans un musée reconnu ou salué par les plus grands critiques. Aujourd’hui, les musées, les galeries, les critiques et les collectionneurs sont représentés comme les arbitres du statut artistique. Ce pouvoir institutionnel n’est cependant pas sans controverse. Beaucoup prennent ce pouvoir sur l’art comme de l’élitisme, où le choix de ce qui mérite d’être qualifié d’art dépend davantage de réseaux et de marchés que de véritables critères esthétiques ou conceptuels.
Controverses et critiques : quand l’art perd ses limites
L’absence de limites dans l’art contemporain suscite de vives réactions. Certains dénoncent une dérive où la provocation et l’absurde prennent le pas sur la créativité et la profondeur. Des œuvres comme celle de Maurizio Cattelan représentent, aux yeux des détracteurs, de la provocation vide de sens qui cherche plus à attirer l’attention qu’à enrichir le monde de l’art. Pourtant l’acheteur, Justin Sun, se justifie tout autrement :
« Il ne s’agit pas seulement d’une œuvre d’art, mais d’un phénomène culturel qui fait le lien entre les mondes de l’art, les mèmes internet et la communauté des cryptomonnaies. » Justin Sun
Cette transaction financière dans le monde de l’art met en lumière une autre problématique que d’autres critiques ne cessent de pointer du doigt. En effet, le rôle du marché de l’art fait que certaines œuvres sont perçues comme des produits financiers plutôt que comme des créations artistiques. Cela décrédibilise complètement des œuvres qui sont davantage reconnues par le public comme de simples valeurs marchandes. Sur le marché des NFT, par exemple, des œuvres numériques se vendent parfois pour des millions de dollars, laissant penser que leur valeur réside davantage dans leur rareté ou leur potentiel financier que dans leur qualité artistique. Malheureusement, cette marchandisation de l’art alimente de plus en plus l’idée que l’art contemporain est un produit de luxe, inaccessible et déconnecté du public.
Enfin, certains s’inquiètent que cette absence de limites dilue le sens même du mot « art ». Parce que, si tout peut être considéré comme de l’art, quel sens prend ce terme ? Comment différencier une création artistique d’un simple objet ou geste banal ? De plus en plus de critiques s’inquiètent de perdre cette distinction essentielle entre l’art et le quotidien en voyant que le terme perd sa signification.
Le mot de la fin
En conclusion, définir l’art, c’est accepter son évolution constante. Allons-nous aller de nouveau vers une nouvelle définition avec tous les progrès réalisés ces dernières années ? Peut-être… En attendant, plusieurs définitions apparaissent au fil des ans, toutes se complètent les unes avec les autres. Après tout, l’élargissement constant de cette fameuse définition de l’art peut être une richesse, mais qui peut tout de même poser des questions essentielles sur sa nature profonde.


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