Sororité et Sonorités
Art contestataire par excellence, la musique se révèle une alliée précieuse de la cause des femmes. Qu’ils soient murmurés ou scandés, certains hymnes se sont faits porteurs de témoignages et de revendications. Ils rassemblent les soeurs et inspirent les coeurs depuis des siècles. Les jeunes artistes reprennent le flambeau et nous offrent des morceaux puissants et fédérateurs.
Depuis la « Marseillaise des cotillons » de Louise de Chaumont en 1848, les hymnes et chansons féministes n’ont cessés d’exister dans le paysage musical francophone. Parfois censurés ou invisibilisés, ils ont toutefois su porter les combats féministes au fil des années. Du « Debout les femmes » du MLF au « Balance ton quoi » d’Angèle, la musique a su incarner un moyen d’expression et d’émancipation.
Pomme – Nelly
Auteure-compositrice-interprète et musicienne; la jeune française Claire Pommet dévoile, depuis 2017, un univers unique et onirique. Sensibilité et poésie sont les maîtres-mots de son oeuvre. Avec beaucoup de douceur et de subtilité, elle aborde les sujets de l’amour, de l’anxiété, des relations familiales et de l’espoir. Femme engagée et artiste talentueuse, ses paroles résonnent aussi bien dans les campagnes françaises que de l’autre côté de l’Atlantique.
Tes yeux pourraient me voir
Dans tout ce que j’ai de plus beau
Et tu voudrais savoir
Si j’ai des marques dans le dos
Premier single de son album Consolation, Nelly, est une chanson à la fois douce et puissante. Une voix qui se fêle légèrement, un arrangement musical tout en délicatesse et un clip à l’esthétique aussi onirique qu’hypnotisante. Ce joyau, Pomme le dédie à Nelly Arcan.
Nelly Arcan, de son vrai nom Isabelle Fortier, est une romancière québécoise. D’une plume brute et incarnée, elle écrivait sur l’aliénation des femmes, leur objectification et la marchandisation de leurs corps. Ses récits politiques prennent racine au plus profond d’elle, dans son parcours de jeune fille et de femme. Elle qui a connu la prostitution, la chirurgie esthétique, le poids du regard des hommes et de leurs mains, livre des textes qui résonnent dans la chair des femmes. Forte et fragile à fois, piégée par son image médiatique, elle se suicide en 2009, à 36 ans.
Pomme considère Nelly comme l’une de ses chansons les plus intimes. « Nelly Arcan savait ce qui la détruisait et elle savait qu’elle y participait, elle était piégée. J’ai été frappée par son honnêteté et par la véracité de ses propos encore à notre époque. Découvrir que l’on est connecté à ce point à quelqu’un.e alors qu’il/elle n’est plus là, c’est toujours aussi douloureux que beau. Nelly c’est moi, c’est vous. C’est celles et ceux à qui on coupe la parole alors qu’ils crient la vérité ».
L’histoire tragique de Nelly Arcan pose la question de la responsabilité des médias dans la perpétuation des violences sexistes. Si la situation a nettement évolué depuis les années 90, les remarques et gestes déplacés et la sous-représentation des femmes sont toujours une réalité. Se pose également la question du Male Gaze et de son omniprésence. Le Male Gaze est un concept théorisé par la réalisatrice Laura Mulvey en 1975. Celui-ci désigne le regard masculin hétérosexuel qui s’est imposé dans notre culture, de la publicité au cinéma. Il serait à l’origine des représentations passives et hypersexualisées des femmes, les reléguant au second plan. Objets du désir mais jamais Sujets de leur avenir.
« Les hommes consomment la féminité, les femmes aussi consomment leur propre féminité, et quand on se voit en photo, on perd le contrôle de son image ».
– Extrait d’une interview de Nelly Arcan, reprise par Pomme dans sa chanson Nelly
Solann – Rome
Sorcière des temps modernes, Solann nous conte la vraie vie, belle et cruelle. La jeune chanteuse s’est fait connaître l’année dernière avec son EP « Monstrueuse ». Dans celui-ci, est abordé un rapport ambivalent au corps et à la sexualité. Son univers à la fois baroque et éthéré est une ode à la féminité et à la résilience. Ses idoles sont sa grand-mère, Jeff Buckley, Barbara et Anne Sylvestre.
Cette ville me doit des mea-culpa à la chaîne
À marcher entre les rois qui tuent les reines
Et je compte même plus les fois
Où on m’a traité de chienne, non
Je compte même plus les fois où
On m’a traité de chienne
Mais c’est une chienne qui a élevé Rome
Les putes comme moi portent les rêves des hommes
C’est d’une manière moins voilée qu’Anne Sylvestre, mais avec la même émotion, qu’elle raconte l’horreur du viol, la difficulté du chemin pour retrouver son corps. Rome, son troisième single est incisif, percutant. Récit métaphorique d’une femme avançant dans la ville, dans la vie, évoluant entre les dangers. Le morceau monte progressivement en intensité jusqu’à atteindre une note semblable à un cri.
« C’est une chienne qui a élevé Rome » , les paroles de Solann font écho à la fois à un élément du récit mythique antique et à une réalité contemporaine. Lupa est le mot employé par la plupart des auteurs anciens pour désigner l’entité qui a élevé les deux frères. Il a deux sens principaux en latin : celui de la louve, et par extension, un animal de type canidé femelle, ainsi que celui de la prostituée.
En jouant sur la dualité du mot « chienne », Solann se réapproprie le terme et le lie à une puissance féminine. La réappropriation des insultes discriminantes par leurs cibles est un phénomène récurrent, en témoigne le terme « Queer » pour la communauté LGBT+. C’est un moyen de faire changer la honte de camp.
J’ai toujours vu la sororité comme ce lien qui va, de toute façon, unir toutes les femmes.
– Solann pour S-Quive
Barbara Pravi – CHAIR
Découverte par le grand public grâce à sa chanson « Voilà », arrivée deuxième à l’Eurovision 2021, Barbara Pravi a, depuis longtemps, porté la voix des femmes. Le 8 mars 2018, elle sort une réécriture d’un point de vue féminin du morceau « Kid » d’Eddy de Pretto. L’année suivante, une réécriture de « Notes pour trop tard » d’Orelsan. En 2020, elle publie un titre de sa propre composition, CHAIR. L’hymne, aussi intime qu’universel, nous conte le chemin pour retrouver son corps suite à un avortement.
Sans le savoir, je m’avançais
J’avançais vers ma chair chérie
Sans le savoir, tu avanceras
T’avanceras vers ta chair, ma chérie
Maintenant qu’on sait, nous avançons
Avançons vers nos chairs chéries
Avançons vers nos chairs guéries
Avançons vers nos chairs
8h27 , le ciel bleu rend presque l’hôpital joli, presque. C’est ainsi que débutent son morceau et son témoignage. Lors d’un entretien accordé à Vogue France, elle se confie, « Durant mon avortement, j’ai été accompagnée de manière hyper violente et hyper douloureuse. On m’a jugée, méprisée, insultée… […] Cette expérience a impacté le rapport à mon corps et à ma sexualité. J’ai, de plus, ressenti énormément de culpabilité, accrue par ma solitude… Cependant, c’est aussi ce qui m’a construite, même en tant qu’artiste. ».
Pour les derniers couplets, sa voix s’entremêle à celle d’un choeur. Ensembles, elles chantent « Mon Corps, Ma Chair », symbole d’une sororité qui répare, qui guérit. En 2023, c’est près de 235 000 personnes qui ont recours a l’avortement en France et près de 17 0000 en Belgique. En mars 2024, une loi française inscrit la liberté garantie des femmes de recourir à l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution. La France est le premier pays au monde à reconnaître ce droit dans sa Constitution.
La musique pour dénoncer, la musique pour soigner
La musique est à la fois un moyen d’expression pour notre colère et un pansement pour nos peines. Des artistes francophones comme Suzane, Mathilde, Chilla mais aussi Euphonik, Eddy de Pretto, Grand Corps Malade, ont su donner une représentation franche et juste de la réalité de nombreuses femmes. Pour indigner et faire bouger les lignes, mais aussi pour apporter réconfort à celles qui affrontent, seules, les drames auxquels elles sont confrontées.
Témoignages poignants, textes militants ou hymnes fédérateurs, c’est souvent grâce à ces chants que la voix des femmes se fait entendre. Quand nous les entonnons, n’oublions pas celles qui, à travers l’histoire et encore aujourd’hui, n’ont pas ce droit de parole. Utilisons notre chance et notre espace médiatique pour faire entendre leurs droits et leurs combats.



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