La résistance comme produit politique, plongée dans un meeting du CNRI
Je suis arrivé à Berlin un matin froid, encore à moitié endormi, quand les premiers bus ont débouché sur l’avenue du 17 juillet, bloquée pour le rassemblement. Ce que je pensais être quelques cars dispersés s’est révélé être une marée de centaines de bus, rangés comme à un festival et prêts à déverser des cohortes de manifestants. Rien de spontané dans cette arrivée, chaque véhicule semblait commandé, calibré, attendu.
Au départ, depuis Bruxelles, il y avait quatre bus officiels. Mais sur place, la démesure frappait immédiatement, le parking débordait de cars immatriculés de pays différents, quasi tous affrétés pour l’événement. Ce qui m’a frappé d’emblée, c’est l’organisation quasi militaire de l’accueil.

Dans les bus, dès le départ, l’équipe organisatrice circulait entre les rangs de sièges comme dans un meeting politique : cafés servis, croissants sortis d’emballages brillants, jus de fruits, eau. On ne proposait pas simplement un sandwich, on offrait une logistique de confort, comme si on attendait des “clients” plutôt que des militants sans moyens.
Une organisation militaire
Les organisateurs avaient des listes d’arrivées, des feuilles de présence, ils savaient précisément qui montait dans chaque bus. À aucun moment je n’ai vu quelque chose qui ressemblait à une mobilisation autogérée. Une fois installé à l’hôtel — une trentaine de chambres doubles réservées, petit-déjeuner inclus — il devenait évident que rien n’était laissé au hasard. En marchant vers la porte de Brandebourg, j’ai compris pourquoi : devant s’étendait une scène monumentale, encadrée par trois écrans géants, un service de sécurité privé impressionnant — j’ai compté plus d’une centaine d’agents en gilets noirs — et une foule qui n’avait rien d’une manifestation spontanée de quartier. Des stands, des slogans, des drapeaux, de la marchandise, bref presque un marché politique ambulant. Des concerts ont été organisés, des films au style hollywoodien ont été projetés. Tout était mis en scène pour impressionner.

Tout autour de la scène, les discours diffusés en persan mais traduits sur les écrans martelaient la même ligne : “le régime iranien tue chaque jour, nous devons instaurer une république laïque avec des élections libres”. Une organisatrice, microphone en main, répétait presque en boucle que chaque mort en Iran était une preuve du besoin urgent de changement. Plus tard, un autre organisateur m’a confié que leur but était une république sans religion et avec des élections tous les quatre ans.

Pourtant, une question continuait de me trotter dans la tête : comment une opposition en exil finance-t-elle tout cela ? Ce n’est pas une petite manifestation comme on peut en voir quotidiennement à Bruxelles. C’est un rassemblement avec des moyens logistiques que même de nombreux partis politiques européens n’ont pas pour leurs propres conventions.
Un parlement en exil
La réponse tient peut-être au fait que le CNRI n’est pas simplement un mouvement d’opposition comme un autre. Le Conseil national de la Résistance iranienne se présente comme un “parlement en exil”, prêt à prendre le relais en cas de chute de la République islamique. Fondé en juillet 1981 par Massoud Radjavi, alors dirigeant de l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (MEK), le CNRI est aujourd’hui largement considéré comme la vitrine politique et diplomatique de cette organisation, longtemps au cœur de controverses internationales.
Le MEK est né en 1965, dans l’opposition au régime du Chah, avant de participer à la révolution de 1979. Mais après l’arrivée au pouvoir des islamistes, le mouvement rompt avec la République islamique et entre dans une confrontation violente avec Téhéran. Dans les années 1980, en pleine guerre Iran-Irak, il s’allie à Saddam Hussein et installe ses bases en Irak, un épisode qui lui vaut encore aujourd’hui une hostilité profonde dans une partie de la société iranienne. C’est aussi l’un des éléments qui expliquent la réputation durablement sulfureuse du mouvement, souvent décrit comme marginal en Iran mais particulièrement puissant en exil.
Mouvement terroriste puis normalisation
Pendant plusieurs années, le MEK a été inscrit sur les listes d’organisations terroristes de plusieurs pays occidentaux : aux États-Unis dès 1997, dans l’Union européenne à partir de 2002, avant d’en être retiré en 2009 pour l’UE et en 2012 pour Washington. Depuis, le CNRI s’efforce de présenter un visage politique plus lisse, plus compatible avec les standards démocratiques occidentaux.

Installé en France, notamment à Auvers-sur-Oise au nord de Paris, le CNRI revendique aujourd’hui plus de 500 membres, une forte représentation féminine et un fonctionnement structuré en commissions. Depuis 1993, le mouvement est incarné par Maryam Radjavi, épouse de Massoud Radjavi, désignée “présidente élue” pour la période de transition. Elle défend un programme qui insiste sur la séparation entre religion et État, l’égalité femmes-hommes, l’abolition de la peine de mort et la tenue d’élections libres. Une feuille de route politique qui permet au CNRI de se présenter comme une alternative crédible, démocratique et immédiatement opérationnelle.
Un lobbying omniprésent
Mais ce projet est indissociable d’un autre aspect, bien plus stratégique : la construction d’un réseau d’influence à l’international. Depuis deux décennies, le CNRI/MEK a développé une machine de lobbying très structurée, multipliant les conférences, les meetings et les événements politiques dans les capitales occidentales. À Berlin, ce n’est pas un hasard si des personnalités comme Charles Michel, Mike Pompeo, Peter Altmaier ou Sabine Leutheusser-Schnarrenberger figuraient parmi les intervenants. Le mouvement cherche à accumuler les soutiens prestigieux, et à donner à son projet l’apparence d’une évidence diplomatique.
Cette stratégie s’appuie aussi sur une politique d’événementiel très coûteuse, qui alimente depuis longtemps les interrogations sur l’origine réelle de ses financements. Plusieurs enquêtes de presse ont notamment évoqué le versement de cachets importants à certaines figures politiques occidentales invitées à prendre la parole lors de conférences liées au MEK. Le Wall Street Journal a ainsi rapporté que des responsables américains auraient été rémunérés à hauteur de plusieurs dizaines de milliers de dollars pour intervenir publiquement en faveur du mouvement.
Officiellement, le CNRI affirme fonctionner grâce aux dons de sympathisants iraniens, en Iran comme dans la diaspora. Mais l’ampleur des dispositifs observés laisse planer le doute. Difficile, sur le terrain, de ne pas se demander si une simple collecte militante peut suffire à financer une organisation aussi structurée et aussi puissante.
Une machine controversée
Cette puissance financière a déjà suscité des controverses en Europe. En Espagne, plusieurs enquêtes de presse, notamment publiées par El País et reprises par Ouest-France, ont révélé que le parti d’extrême droite Vox aurait bénéficié, à ses débuts en 2013-2014, de dons provenant de sympathisants liés au CNRI. Selon ces révélations, Santiago Abascal, aujourd’hui chef du parti, aurait perçu pendant plusieurs mois en 2014 un salaire d’environ 40 000 euros, tandis qu’un autre cadre, Iván Espinosa de los Monteros, aurait touché 25 000 euros. La presse espagnole évoque également un financement total d’environ un million d’euros, qui aurait permis au jeune parti de financer sa campagne aux élections européennes et de louer son siège à Madrid.
À Bruxelles et Strasbourg, cette stratégie d’influence est décrite comme particulièrement active. Dans un article publié par Euractiv, le journaliste Eddy Wax décrit le CNRI comme l’un des groupes de lobbying les plus présents au Parlement européen, multipliant les rencontres avec les eurodéputés dans les couloirs, les cafés et les événements organisés en marge des sessions parlementaires. Maryam Radjavi y est régulièrement invitée à plaider pour un changement de régime en Iran, devant des élus issus des libéraux, des conservateurs et parfois de la droite radicale.
Paradoxalement, le CNRI est enregistré comme lobbyiste officiel au Parlement européen avec un budget déclaré inférieur à 10 000 euros par an, affirmant fonctionner principalement grâce à des bénévoles. Une déclaration difficile à concilier avec l’ampleur des opérations publiques menées en Europe. Plusieurs eurodéputés, dont Nathalie Loiseau ou Abir Al-Sahlani, ont d’ailleurs publiquement alerté sur les méthodes du mouvement, évoquant des “pratiques douteuses” et appelant à davantage de prudence.
Culte de la personnalité ?
Enfin, au-delà du lobbying et de la communication, l’organisation traîne une autre réputation persistante : celle d’un fonctionnement interne quasi sectaire. Plusieurs anciens membres, chercheurs et spécialistes décrivent une structure extrêmement hiérarchisée, fondée sur une discipline stricte, un contrôle important des individus et un culte de la personnalité autour de Maryam Radjavi.

Une question demeure : cette organisation est-elle réellement en mesure d’incarner une alternative démocratique, ou surtout une force d’influence en exil ?
À Berlin, ces critiques prenaient soudain une forme très concrète.
Un discours minutieusement contrôlé
Au milieu de cette manifestation parfaitement huilée, quelque chose d’inconfortable persistait. La police intervenait parfois avec violence, j’ai été témoin de trois arrestations brutales, sans que les organisateurs acceptent d’expliquer ce qui se passait. C’était comme si le message officiel ne devait jamais être interrompu par des fissures ou des incertitudes.



Malgré notre accréditation presse, impossible d’accéder à la zone située devant la foule, dans l’espace sécurisé au pied de la scène, là où l’on aurait pu photographier le rassemblement dans son ensemble. Les journalistes étaient cantonnés à l’intérieur du public, obligés de filmer depuis les rangs, avec un angle limité. Dans la zone “officielle”, en revanche, seuls les photographes et caméramans du CNRI étaient autorisés à circuler librement. La mobilisation ne se contentait pas d’être encadrée, elle était aussi pensée pour être racontée selon un cadrage précis, maîtrisé, produit de l’intérieur.
Une foule uniforme
Et puis il y avait l’étrange diversité de la foule. Aux côtés d’Iraniens, et d’Allemands, beaucoup de manifestants venus d’autres pays, notamment des Ukrainiens, ce qui laissait penser à un alignement sur d’autres récits politiques européens, une forme de solidarité inter-mouvements, ou peut-être simplement un usage stratégique de causes communes pour élargir la base. Beaucoup semblaient d’ailleurs venir davantage par solidarité avec le peuple iranien que par adhésion au mouvement.
Ce qui frappait aussi, c’était l’absence presque totale de pancartes faites maison. Pas ou peu de slogans bricolés, de banderoles personnelles, très peu d’éléments spontanés. Aucun drapeau palestinien en vue, alors même que la cause iranienne croise souvent, dans l’espace militant européen, d’autres mobilisations internationales. À l’inverse, quelques drapeaux ukrainiens étaient visibles dans la foule, et même un drapeau israélien. Pour le reste, tout semblait uniformisé : des drapeaux identiques distribués à l’entrée, des slogans pré-imprimés, des bonnets jaunes en quantité, comme si l’organisation avait prévu jusqu’à l’apparence collective du cortège. Ici, même l’accoutrement des manifestants semblait encadré. La foule ne s’exprimait pas seulement, elle était mise en scène.



La résistance comme produit politique
En quittant les abords de la porte de Brandebourg, une évidence s’impose.
Ce que j’ai vu à Berlin n’était pas une simple manifestation contre le régime iranien mais une démonstration de puissance. Une machine politique construite pour produire du récit, de la légitimité, de l’influence, pensée pour être vue, filmée, partagée et reprise par les médias internationaux.
Et au fond, la question est là, brutale, presque gênante.
Quand l’Europe accueille ce type de rassemblement, avec une telle mise en scène et de tels soutiens occidentaux, soutient-elle réellement une démocratisation en Iran ? Ou participe-t-elle à amplifier une organisation dont la force principale n’est pas forcément sa base populaire, mais sa capacité à fabriquer un événement, à séduire les élites, et à se présenter comme l’alternative évidente ?









Laisser un commentaire