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On a trouvé du pétrole à Bruxelles !

Bruxelles, mercredi 1er avril. Là où les touristes viennent habituellement admirer l’une des plus célèbres perspectives de la capitale, un spectacle inattendu s’impose. Au sommet du Mont des Arts, une structure simule un puits de pétrole en pleine éruption. Du brut semble jaillir, envahir l’espace, déborder jusque dans les bouches d’égout. Plusieurs barils jonchent le sol. Des silhouettes incarnent les ravages humains de cette matière noire. Le dispositif est un trompe-l’œil. Un poisson d’avril, certes, mais un poisson d’avril politique. À l’origine de cette mise en scène : Amnesty International Belgique francophone. Si ce pétrole est faux, ses conséquences, elles, sont bien réelles.

La directrice d’Amnesty Belgique francophone, Carine Thibaut, ne laisse aucune place à l’ambiguïté. Selon elle, la dépendance aux énergies fossiles ne relève plus uniquement de l’enjeu climatique. Elle constitue une crise globale des droits humains, aux conséquences déjà visibles et appelées à s’aggraver.

« Ce puits est fictif, mais les dégâts des énergies fossiles sont bien réels. Le dérèglement climatique qu’elles provoquent menace directement des droits fondamentaux comme le droit à la vie, à l’alimentation ou au logement. »

L’argument n’est pas nouveau, mais Amnesty insiste sur son urgence. À mesure que la crise climatique s’intensifie, ses effets deviennent plus tangibles, y compris en Europe. Multiplication des événements climatiques extrêmes, pression accrue sur les ressources, dégradation des conditions de vie : les conséquences ne relèvent plus d’un scénario futur, mais d’une réalité déjà en cours.

Dans ce contexte, la dépendance énergétique apparaît aussi comme une vulnérabilité politique et économique.

La guerre au Moyen-Orient a révélé notre dépendance. Il est temps que la Belgique passe des promesses à un plan concret de sortie des énergies fossiles.

Une Belgique encore massivement dépendante

L’action vise aussi à pointer une contradiction politique. Officiellement, la Belgique s’est positionnée en faveur d’une sortie des énergies fossiles lors des dernières conférences internationales sur le climat. Mais dans les faits, le pays reste profondément dépendant de ces ressources.

Aujourd’hui, environ 73 % de l’approvisionnement énergétique belge repose encore sur les énergies fossiles. Plus encore, l’État continue de soutenir financièrement ce secteur. Selon les données avancées par Amnesty, ces aides publiques atteindraient 17,8 milliards d’euros par an. Ce soutien public massif entre en contradiction directe avec les engagements climatiques affichés par la Belgique sur la scène internationale.

Cette dépendance se traduit aussi concrètement à la pompe. Ces derniers mois, dans un contexte de tensions au Moyen-Orient, les prix des carburants ont connu de fortes variations, rappelant à quel point l’économie belge reste exposée aux chocs géopolitiques. Depuis ce mardi 31 mars 2026, le prix maximum du diesel est passé à 2,333 euros/l. Le précédent record absolu était de 2,286 euros en mars 2022.

Pour de nombreux ménages, ces hausses pèsent directement sur le budget quotidien, illustrant le lien entre dépendance aux énergies fossiles et vulnérabilité économique.

L’ONG appelle à un basculement concret : mettre fin aux subventions aux énergies fossiles et rediriger ces financements vers les renouvelables et la réduction de la consommation énergétique.

Derrière la mise en scène, une stratégie politique

Cette action marque le lancement d’une nouvelle campagne nationale.

Premier levier : une pétition adressée au ministre fédéral de la Mobilité, du Climat et de la Transition environnementale, Jean-Luc Crucke. L’objectif est d’imposer un calendrier précis de sortie des énergies fossiles.

Amnesty va plus loin. L’organisation appelle également la Belgique à soutenir un traité international de non-prolifération des combustibles fossiles. Un projet encore peu médiatisé, mais stratégique.

Ce traité viserait à interdire de nouveaux projets fossiles, organiser la sortie progressive de la production existante et garantir une transition juste. Autrement dit, encadrer juridiquement la fin des énergies fossiles à l’échelle mondiale.

Une question de souveraineté

Contacté par nos soins, le cabinet du ministre n’a pas donné suite à nos questions écrites dans l’immédiat. Il renvoie vers un communiqué publié le 20 mars 2026, à l’occasion d’une journée d’étude organisée à l’ULB sur les enjeux géopolitiques de l’énergie.

Dans ce texte, Jean-Luc Crucke annonce sa participation à une conférence internationale prévue fin avril à Santa Marta, en Colombie, consacrée à la sortie progressive et « socialement juste » des énergies fossiles. Une initiative qui, selon lui, s’inscrit dans un contexte international de plus en plus instable.

La conférence de Santa Marta est présentée comme une étape décisive pour transformer les engagements en actions concrètes. Jean-Luc Crucke y plaidera pour la formation d’une « coalition des volontaires ». Une approche qui repose sur l’engagement volontaire des États, sans contrainte juridique à ce stade.

La transition énergétique ne peut plus être pensée uniquement comme une politique climatique. Elle est devenue une question de souveraineté, de sécurité et de prospérité économique. Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et la volatilité des prix de l’énergie, sortir progressivement de notre dépendance aux énergies fossiles est une nécessité stratégique

Parmi les priorités évoquées figurent le renforcement de la tarification du carbone, la réorientation des financements vers les technologies bas carbone, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et l’accélération de la décarbonation des secteurs industriels clés.

Pourquoi Amnesty parle de crise des droits humains ?

Depuis plusieurs années, Amnesty International développe une lecture juridique du changement climatique. Selon cette approche, les États ont des obligations légales. Ils doivent protéger leurs populations contre les atteintes prévisibles aux droits fondamentaux, y compris celles causées par le climat. Or, les énergies fossiles jouent un rôle central dans ces atteintes.

Amnesty International s’est associée au Better Planet Laboratory de l’Université du Colorado, afin de réaliser une étude cartographique visant à estimer l’ampleur potentielle des dommages causés à l’échelle mondiale par les sites actuels et futurs de production de combustibles fossiles. D’après l’étude, au moins 2 milliards de personnes vivent à moins de 5 km de plus de 18 000 sites d’infrastructures exploitant des combustibles fossiles répartis dans 170 pays à travers le monde.

L’organisation rappelle également qu’en 2019, la pollution engendrée par les énergies fossiles a causé environ 6,7 millions de décès prématurés dans le monde, ce qui en fait la deuxième cause principale de maladies cardiovasculaires et respiratoires, et la troisième cause de mortalité.

Concrètement, cela signifie que des populations entières vivent, travaillent et respirent à proximité directe d’infrastructures polluantes. Dans ce cadre, continuer à soutenir les énergies fossiles pourrait être interprété comme une violation des obligations étatiques en matière de droits humains.

L’illusion du Mont des Arts a été démontée en quelques heures. La dépendance aux énergies fossiles, elle, continue de structurer en profondeur les choix politiques du pays.

Auteur/autrice

  • Adrien Goffin

    Fondateur du média En Bref et étudiant en master de journalisme, je décrypte l’actualité avec un regard affûté et engagé. Spécialisé en géopolitique et dans les violences policières. Que ce soit sur le terrain ou à travers mes écrits, je cherche à informer avec rigueur et clarté.

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Fondateur du média En Bref et étudiant en master de journalisme, je décrypte l’actualité avec un regard affûté et engagé. Spécialisé en géopolitique et dans les violences policières. Que ce soit sur le terrain ou à travers mes écrits, je cherche à informer avec rigueur et clarté.

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