Défendre la Planète ou Détruire de l’Art ? Les Paradoxes et Problèmes des Actions Anti-Art
Depuis quelques années, des militants s’en prennent de plus en plus à des œuvres d’art pour alerter sur l’urgence climatique. Même si leurs intentions sont louables, leurs méthodes posent problèmes et suscitent de vives controverses. Cette analyse met en lumière un paradoxe qui met à mal le dialogue entre la culture, l’art et le militantisme.
Actions problématiques
Ces actions militantes se sont déroulées dans des musées au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Des groupes tels que Just Stop Oil ou Riposte alimentaire ont pris pour cibles des tableaux célèbres afin de dénoncer l’inaction face à la crise environnementale. En 2022, des militants de Just Stop Oil ont jeté de la soupe de tomates sur Les Tournesols de Vincent Van Gogh, une action symbolique destinée à protester contre les nouveaux projets pétroliers au Royaume-Uni. Le choix de ce tableau reposait sur le fait qu’il est peint à l’huile, en écho aux énergies fossiles.

Des militant de Just Stoil Oil qui lance, le 14 octobre 2022, un pot de soupe sur Les Tournesols de Van Gogh à la National Galery de Londes. © Just Stop Oil
Plus récemment, des militants engagés dans la campagne Riposte Alimentaire se sont attaqués au Louvre et au tableau de Claude Monnet, Les Coquelicots. Une militante a recouvert le tableau d’un poster avec une vision cauchemardesque d’un chant brûlé. Le groupe, qui milite pour une alimentation durable, avait également ciblé la Joconde au Louvre et Le Printemps de Monet au Musée des Beaux-Arts de Lyon en janvier 2024.

En juin 2024, une militante de Riposte Alimentaire a recouvert un tableau de Monet avec une version dystopique du tableau. © Riposte Alimentaire
Pourquoi ces actions posent-elles problème ?
Ces actions militantes suscitent souvent incompréhension et critiques. La raison principale est le décalage entre le message et la cible : l’art, rarement lié aux causes de la crise écologique, devient le centre de l’attention, reléguant au second plan le message climatique. Beaucoup peuvent croire qu’ils cherchent juste à provoquer et que leur lutte manque de cohérence. Par exemple, un spectaculaire jet de soupe sur un tableau mondialement connu, comme La Joconde, choque bien plus que l’idée derrière l’action. Les militants mélangent à travers leurs actes les symboles artistiques et leurs revendications spécifiques. Cela crée une ambiguïté dans la communication du message qui fait que leurs engagements et leurs actions interpellent beaucoup moins les véritables responsables des politiques climatiques. En effet, les militants ont eu plus d’impact avec d’autres actions telles qu’une manifestation, de la sensibilisation via des associations… Malheureusement, ce sont les musées qui deviennent les victimes collatérales, contrairement aux véritables acteurs politiques qui restent peu impactés.
Un effet contre-productif
Bien que courageuses et porteuses de sens, ces actions pour le climat sont plus critiquées que valorisées par l’opinion publique. Les militants qui dégradent le patrimoine culturel sont de moins en moins bien perçus. Les plus gros réfractaires vont même jusqu’à caractériser leurs actions d’« écoterrorisme ». Les militants, en ciblant les œuvres d’art, perdent beaucoup de crédibilité auprès du public et de la communauté artistique. Cela a créé un effet de polarisation avec une division entre ceux qui saluent leur courage et ceux qui s’y opposent fermement. Ce qui est dommage, car le but d’une campagne écologique est quand même de rassembler et de mobiliser. Contrairement à cela, les militants se coupent d’un large public qui se place contre leur cause écologique, au vu de leur sensibilité à l’art.
Un problème pour la culture
Les tableaux ne sont pas les seuls atteints par ces attaques. Si on extrapole cette problématique d’aujourd’hui, le monde de l’art tout entier est attaqué par ces jets de soupe et de purée. Les tableaux font partie de notre patrimoine universel et constituent des témoins historiques et culturels. En attaquant et endommageant des tableaux, cela revient à nuire à un héritage commun qui peut être perçu comme une forme d’irrespect envers les générations passées et futures. De plus, les musées ont été obligés de renforcer leur sécurité afin de protéger cet héritage. Cela a augmenté leurs coûts de gestion, ce qui a donc réduit leurs moyens pour conserver les œuvres, promouvoir l’éducation au sein des musées ou améliorer l’accès public. À Bruxelles, par exemple, des investissements massifs ont été nécessaires pour adapter la sécurité. L’autre problème est que ces musées deviennent super-sécurisés et donc la distance entre les œuvres et le public augmente. Cette distance nuit à leur rôle éducatif et à leur accessibilité. Comme l’a souligné une porte-parole du Bozar dans Le Soir en 2022 : « Le changement climatique est un problème complexe et mondial qui nécessite une action urgente. Cependant, de telles actions destructrices n’aident pas le climat et sèment la discorde (…) le secteur artistique est conscient de l’urgence de la crise climatique et organise des initiatives pour attirer l’attention sur celle-ci, de manière positive et constructive ».
Alternatives pour les militants écologiques
Il existe d’autres solutions pour ces campagnes écologiques que de s’en prendre à la culture et à l’art. Ces militants pourraient plutôt collaborer avec l’art et les musées pour organiser des actions pacifiques et impactantes. Des milliers de musées ont déjà intégré l’écologique et le climat dans leur logistique. Dans le cadre des Accords de Paris en 2019, des groupes de travail ont été montés afin d’explorer comment les musées peuvent sensibiliser davantage leur public à l’urgence climatique ainsi qu’à la construction d’un avenir durable. « Les musées d’art ont cela de fantastique qu’ils sont des lieux de lecture polysémique des œuvres. Leur signification n’est pas fixe dans le temps. Les musées d’art peuvent explorer et aider les publics à sensibiliser et comprendre la crise climatique d’un point de vue sociétal, économique et géopolitique, première étape de l’action », explique Frances Morris, historienne de l’art et membre d’un groupe de travail, au quotidien français Le Quotidien de l’Art. Une autre sorte de collaboration est possible avec des artistes engagés. Ceux-ci peuvent utiliser l’art dans la création de performances artistiques afin de sensibiliser à cette crise climatique. Des œuvres comme I Don’t Believe in Global Warming de Banksy démontrent l’impact de l’art dans la sensibilisation. Il s’agit d’un graffiti sur un mur du Regent’s Canal à Londres à moitié submergé dans l’eau. Cette œuvre montre le déni qu’ont les grandes nations face au changement climatique. En s’appuyant sur ces approches, les militants pourraient transmettre leur message de manière plus constructive et efficace.

I don’t believe in Global Warming de Banksy. © Par Matt Brown https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=38525756
Le mot de la fin
En conclusion, bien que ces actions aient pour objectif d’attirer l’attention sur des urgences climatiques réelles, elles nuisent à leur cause en s’attaquant à l’art et à la culture. Le problème ne réside pas dans la cause défendue, mais dans les méthodes employées. Ils ont polarisé le débat tout en rendant flou leur message avec des actions plus que marquantes qui ont menacé tout un héritage culturel et universel. Pour que la lutte écologique gagne en efficacité et en crédibilité, elle doit s’inscrire dans une logique constructive, mobilisatrice et respectueuse des valeurs culturelles. L’art ne doit pas être un obstacle, mais un allié de poids pour une sensibilisation efficace et respectueuse.


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