Journalisme ou réseaux sociaux : qui contrôle vraiment l’info aujourd’hui ?
Scrollez, cliquez, passez à la vidéo suivante. En quelques secondes, vous venez peut-être de consommer plus d’informations qu’en regardant tout un journal télévisé. Aujourd’hui, TikTok, Instagram et X ne sont plus seulement des plateformes de divertissement : ce sont de véritables sources d’information pour des millions de personnes, notamment les jeunes. Une enquête menée par Milan Press Youtube en 2022 révèle que 62% des jeunes s’informent principalement via les réseaux sociaux, reléguant journaux télévisés et sites d’actualité au second plan. Les médias traditionnels peinent à suivre le rythme, tandis quela désinformation se répand aussi vite que les tendances virales. Alors, ces plateformes sont-elles en train de tuer le journalisme… ou de le réinventer ?
Nouvelles façon de consommer l’information
Les réseaux sociaux ont bouleversé notre rapport aux temps. Ils court-circuitent les étapes traditionnelles du journalisme en offrant une information immédiate et continue. Lors d’événements majeurs, les internautes publient souvent les premières images avant même que les journalistes n’aient le temps de vérifier les faits. L’assaut du Capitole aux États-Unis en 2021 en est un exemple frappant : alors que les journalistes tentaient de comprendre la situation, des vidéos de l’intérieur circulaient déjà sur X et TikTok. Cette capacité à capter l’information rapidement est un atout indéniable, mais portant avec lui sa part de risque.
Dans cette nouvelle ère de la rapidité, l’information en 30 secondes a pris le dessus, entrainant une perte de nuance et de contexte. En effet, des médias comme Brut, HugoDécrypte ou même Konbini ont bien compris à la nouvelle attente du public en se concentrant davantage à la production de « snack content ». Un contenu court et facile à consommer qui pose problème sur la question du traitement de fond du sujet traité. Une vidéo de 30 secondes peut-elle réellement expliquer un conflit géopolitique ou une réforme sociale sans tomber dans la caricature ?
Viralité et Rapidité
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la presse papier et la télévision peinent à capter l’attention des jeunes générations. Les sites d’actualité tentent de s’adapter, mais les réseaux sociaux captent non seulement l’attention, mais aussi le temps d’écran. Ces changements entraînent une mutation profonde du métier de journaliste, auquel les journalistes doivent s’adapter.
Ce ne sont plus les rédactions qui hiérarchisent les informations mais les algorithmes qui favorisent les contenus les plus engageants. Résultat : les sujets sensationnels prennent le dessus sur les actualités complexes mais essentielles. Ils sont le plus souvent mal traités et parfois remplis de fausses informations. Cela engrange le fléau de la désinformation sur les réseaux sociaux. Avec cette accessibilité, tout le monde peut être « journaliste » ce qui facilite la propagation de fake news. Des fausses vidéos ou des vidéos sorties de leur contexte deviennent virales avant même que les médias traditionnels aient le temps de les vérifier.
De plus, l’influence des créateurs de contenu rivalise avec celle des grands médias. Une vidéo d’influenceur peut avoir autant d’impact qu’un reportage professionnel. Il n’y a plus aucune hiérarchisation de l’information et le journaliste perd toute crédibilité. Comme le souligne Marie Dufrasne, professeure en Information et Communication à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles :
« Le rôle démocratique du journalisme, c’est-à-dire fournir les clés de compréhension du monde qui nous entoure, nous permettre de prendre des décisions et de nous insérer dans la société […] est mis de côté sur TikTok si l’utilisateur ne recherche pas ça volontairement »
Un autre effet collatéral de cette course à la viralité : la rapidité prime désormais sur la précision. Avant l’essor des réseaux sociaux, les journalistes avaient le temps de vérifier les faits avant la publication. Aujourd’hui, plus les informations sortent vite, mieux c’est. En d’autres termes : publier rapidement est devenu plus important que de publier correctement.
Une nouvelle opportunité ?
Face à ces changements, de nombreux médias s’adaptent. Le Monde, France Info et la RTBF se sont lancés sur TikTok et Instagram pour toucher un public plus jeune et moderniser leur approche. Le but maintenant est de garder un équilibre entre accessibilité, rigueur et créativité.
Les journalistes ne sont pas non plus complètement contre les réseaux sociaux. D’après une étude de Cision France, 91% des journalistes utilisent les réseaux sociaux dans le cadre de leur travail. Ces plateformes sont devenues de véritables outils professionnels pour eux. La plupart les utilisent pour relayer leurs articles ou pour développer leur personal branding. Les réseaux sociaux sont donc plus qu’une mode pour les journalistes freelances qui l’utilisent pour leur propre promotion, dans un contexte où la visibilité compte autant que la qualité.
Les journalistes en profitent aussi pour traiter des sujets plus variés et plus proches des préoccupations des jeunes. Sur les réseaux, certains sujets les intéressant ne sont pas toujours ceux abordés en priorité dans des médias traditionnels. En investissant ces plateformes, les journalistes peuvent mieux cerner les attentes de leur audience. L’écologie, la santé mentale ou les droits sociaux sont largement traités sur TikTok. Des créateurs de contenus comme HugoDécrypte (politique) abordent des thèmes avec un ton pédagogique et accessible. En s’inspirant de ces créateurs, les médias classiques peuvent se reconnecter à une génération qui se sent parfois oubliée.
Enfin, les réseaux sociaux ne sont pas uniquement vecteurs de désinformation. Ils peuvent aussi être utilisés pour corriger les erreurs et fact-checker l’information. Il existe plusieurs comptes spécialisés comme @AFPFactCheck ou France Info sur TikTok qui démentent les rumeurs en temps réel. Les journalistes peuvent également montrer les coulisses de leur travail, expliquant comment une information est vérifiée. Cette transparence peut aider à rétablir la confiance avec le public.
Le mot de la fin
Les réseaux sociaux ne sont ni l’ennemi ni le sauveur du journalisme, ils en sont désormais une composante essentielle. Ils offrent aux journalistes l’opportunité de toucher un public plus large et de traiter des sujets variés avec créativité. Cependant, cette ère de la rapidité impose de nouveaux défis : préserver la rigueur, la vérification des faits et la profondeur dans un environnement où l’attention se mesure en secondes. Les médias traditionnels doivent donc réaffirmer leur valeur ajoutée en fournissant une information fiable, nuancée et contextualisée. À l’inverse, les plateformes doivent également assumer leur responsabilité dans la lutte contre la désinformation. Finalement, le journalisme ne disparaît pas… il se réinvente. À l’heure où tout le monde peut publier, les journalistes ont plus que jamais un rôle crucial. Le défi est immense, mais l’opportunité de réconcilier vitesse et qualité n’a jamais été aussi palpable.



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