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Liban : victime collatérale de la guerre d’agression américano-israélienne

3 mars 2026. À l’aube, la banlieue sud de Beyrouth se réveille sous les bombes. Des colonnes de fumée s’élèvent au-dessus des immeubles. Au sud, des blindés israéliens franchissent la frontière. En quelques heures, des dizaines de frappes, des morts, des milliers de déplacés. Le Liban replonge dans la guerre. Non pas une guerre choisie par son gouvernement, mais une guerre qui le dépasse : celle déclenchée par les États-Unis et Israël contre l’Iran. Une guerre dont la légalité est contestée, et dont Beyrouth paie déjà le prix.

Tout s’accélère dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars. Après la mort du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, le Hezbollah entre dans la confrontation régionale. L’organisation chiite, affaiblie par la guerre de l’automne 2024, avait jusque-là évité l’escalade malgré les violations répétées du cessez-le-feu par Israël.

Le Hezbollah déclare la guerre à Israël

Tasnim News Agency

Lundi soir, le Hezbollah décide de rentrer en guerre, invoquant un « acte défensif » après plus d’un an de frappes israéliennes, malgré le cessez-le-feu. « Depuis quinze mois, l’agression israélienne contre le Liban se poursuit à travers les meurtres, les destructions, le vol de terres et toutes les formes d’actes criminels », a-t-il précisé dans un communiqué. 

Il a accusé le gouvernement libanais de faire le jeu d’Israël en cherchant à interdire ses activités militaires. « Un gouvernement libanais incapable d’imposer la paix à l’ennemi, et tout aussi incapable de résister à l’agression, devrait s’abstenir de créer des problèmes internes supplémentaires susceptibles d’exacerber les tensions et les troubles – des conditions que nous devons tous nous efforcer d’éviter », déclarait le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, Mohammad Raad, dans un communiqué.

À Beyrouth, la décision du Hezbollah d’entrer dans la confrontation régionale provoque une onde de choc politique. Le 2 mars, le gouvernement libanais annonce l’interdiction des activités militaires du Hezbollah et exige qu’il remette ses armes. Une décision qualifiée de « définitive » par le président Joseph Aoun, qui affirme vouloir « préserver le droit de l’État libanais seul, et d’aucun autre, de décider de la guerre et de la paix ».

Le commandant en chef de l’armée met en garde contre le risque d’une confrontation interne. Le Liban se retrouve au bord d’une double fracture : face à Israël, et en son sein.

Le Hezbollah, acteur central et force hybride

Pour comprendre l’embrasement actuel, il faut revenir à ce qu’est réellement le Hezbollah. Fondé en 1982, en pleine invasion israélienne du Liban, le mouvement naît sous l’impulsion des Gardiens de la révolution iraniens. Son objectif initial est clair : organiser la résistance à l’occupation israélienne du sud du Liban. Quarante ans plus tard, le Hezbollah est devenu une organisation hybride. À la fois parti politique représenté au Parlement libanais, réseau social implanté dans les quartiers chiites, et force militaire lourdement armée, il constitue un acteur incontournable de la scène libanaise.

Son poids militaire dépasse celui de l’armée libanaise en matière d’armement lourd. Il dispose de milliers de combattants, d’un arsenal de roquettes et de missiles, et d’une chaîne de commandement structurée. Ce statut d’« État dans l’État » est au cœur des tensions internes. Pour ses partisans, il incarne la « résistance » face à Israël. Pour ses détracteurs, il affaiblit la souveraineté nationale en conservant une capacité militaire autonome.

Le Hezbollah est également un allié stratégique majeur de l’Iran. Le financement, l’entraînement et le soutien logistique fournis par Téhéran ont façonné son développement. Cette relation nourrit les critiques selon lesquelles le mouvement agirait davantage comme un relais régional de la République islamique que comme un acteur strictement libanais.

Aujourd’hui, pris entre loyauté idéologique envers l’Iran et pression politique interne, le Hezbollah se retrouve au centre d’un dilemme existentiel : rester une force armée régionale au risque d’entraîner le Liban dans des guerres successives, ou se transformer en parti politique pleinement intégré à l’État. C’est cette tension qui traverse en filigrane la crise actuelle.

Les premières frappes

L’offensive commence par des avertissements d’évacuation massifs. L’armée israélienne ordonne aux habitants de 18 localités du sud et de l’est du Liban, ainsi qu’à plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth, de quitter immédiatement leurs immeubles en prévision de frappes. En quelques heures, des familles entières se retrouvent sur les routes.

Tel-Aviv annonce avoir frappé plus de 70 cibles du Hezbollah. Dépôts d’armes, sites de lancement, infrastructures financières affiliées au mouvement : la communication israélienne insiste sur des objectifs « militaires ». Mais les frappes touchent des zones densément peuplées. Le chef de la branche militaire du Djihad islamique palestinien au Liban, Adham Adnan al-Othman, est tué dans une attaque sur la banlieue sud de Beyrouth.

Le ministère libanais de la Santé publie un premier bilan : 52 morts et 154 blessés en une seule journée. Parmi les victimes, deux ambulanciers tués dans le district de Tyr. Trois autres seront blessés en tentant de récupérer les corps de leurs collègues.

Franchissement de la frontière et « zone tampon »

Le lendemain, l’escalade franchit un seuil supplémentaire. L’armée israélienne confirme que ses soldats ont pris position dans le sud du Liban. Des unités terrestres franchissent la frontière et s’ajoutent aux cinq poches déjà contrôlées depuis novembre 2024, malgré le cessez-le-feu signé à l’époque.

Le ministre israélien de la Défense annonce que le gouvernement a autorisé l’armée à « avancer et prendre le contrôle de positions stratégiques supplémentaires au Liban, afin d’empêcher les attaques sur les localités israéliennes frontalières ». Dans la foulée, l’armée déclare créer « une zone tampon » entre Israël et le Liban.L’expression n’est pas anodine. Elle renvoie directement à l’occupation israélienne du sud du Liban entre 1982 et 2000. 

58 000 déplacés en quelques heures

Pendant que les lignes militaires bougent, la catastrophe humanitaire s’installe. Les Nations unies estiment qu’au moins 58 000 personnes ont été déplacées en quelques heures. « Selon des estimations prudentes, près de 30 000 personnes avaient été accueillies et enregistrées dans des abris collectifs. Beaucoup d’autres ont dormi dans leur voiture, au bord des routes. » déclarait le 2 mars l’ONU.

La banlieue sud de Beyrouth, la Bekaa et le sud du pays sont frappés, des quarties entiers se vident. Le Liban, déjà ravagé par cinq années d’effondrement économique, n’a ni les capacités d’accueil ni les ressources pour absorber un nouveau choc de cette ampleur. Une fois encore, le pays encaisse les conséquences d’une guerre qui se joue au-dessus de lui.

Une guerre régionale au fondement contesté

Cette séquence ne peut être comprise sans revenir à son origine : la guerre illégale lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran.

L’usage de la force est strictement encadré, au regard du droit international. La Charte des Nations unies interdit le recours à la guerre sauf en cas de légitime défense face à une attaque armée ou avec autorisation du Conseil de sécurité. Or, dans ce cas précis, aucune résolution onusienne n’a autorisé les frappes contre l’Iran. Et la notion de « guerre préventive » est plus que contestée.

La guerre préventive repose sur une hypothèse : frapper avant qu’une menace ne devienne imminente. Mais le droit international ne reconnaît pas ce principe de manière générale. Une menace hypothétique ne suffit pas à légaliser une attaque.

MSC / Preiss

Depuis trente ans, les discours se succèdent, Israël alerte sur un prétendu « danger nucléaire iranien », annonçant l’imminence d’une bombe. Pourtant, lors des négociations internationales à Genève, l’Iran avait accepté des conditions plus restrictives que tout accord préalable : limitation drastique de l’enrichissement, inspections renforcées, plafonnement des stocks d’uranium.

Un pays engagé dans des négociations encadrées se retrouve attaqué au nom d’une menace qui, selon les propres mécanismes de contrôle internationaux, faisait l’objet d’un suivi sans précédent.

Le Liban, encore une fois terrain de confrontation

Depuis lundi, l’armée israélienne multiplie les frappes sur des chefs du Hezbollah, des centres de commandement, des dépôts d’armes, des branches de la société financière Al-Qard Al-Hassan, et même des médias affiliés.

Israël affirme vouloir empêcher les tirs vers ses localités frontalières. Mais l’extension territoriale et la création d’une « zone tampon » interrogent. S’agit-il d’une opération ponctuelle ou du début d’une redéfinition de facto de la frontière ?

Dans cette guerre régionale, le Liban n’a pas déclenché les hostilités contre l’Iran. Il n’a pas autorisé l’ouverture d’un nouveau front. Pourtant, en 48 heures, il compte des dizaines de morts, 154 blessés, 58 000 déplacés, des quartiers bombardés et une souveraineté fragilisée. Une fois encore, il devient le théâtre d’un affrontement entre puissances.

Si la guerre contre l’Iran est menée en dehors du cadre du droit international, alors son extension au Liban repose sur une base tout aussi contestable. Et pour les familles qui dorment dans leurs voitures, pour les ambulanciers tués sous les bombes, pour les quartiers réduits en cendres, le débat n’a rien d’abstrait.

Auteur/autrice

  • Adrien Goffin

    Fondateur du média En Bref et étudiant en master de journalisme, je décrypte l’actualité avec un regard affûté et engagé. Spécialisé en géopolitique et dans les violences policières. Que ce soit sur le terrain ou à travers mes écrits, je cherche à informer avec rigueur et clarté.

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Fondateur du média En Bref et étudiant en master de journalisme, je décrypte l’actualité avec un regard affûté et engagé. Spécialisé en géopolitique et dans les violences policières. Que ce soit sur le terrain ou à travers mes écrits, je cherche à informer avec rigueur et clarté.

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