Médias : garants de la démocratie ?
« Il n’y a pas de société démocratique sans droit du public à être informé. » Ces mots d’Eugène Pelletan, vieux de deux siècles, n’ont pas perdu de leur pertinence. Plus que ça, ils posent une question : les médias sont-ils les garants de la démocratie ? La presse, qui a longuement été perçue comme un quatrième pouvoir, l’est-elle en réalité ?
Pistes de réflexions et de réponses avec l’aimable contribution de l’historien Gilles Dal.
Quatrième pouvoir ou contre-pouvoir ?
En 1748, Montesquieu théorise trois formes de pouvoir politique : législatif, exécutif et judiciaire. Ces pouvoirs étant eux-mêmes influencés par des contre-pouvoirs ; les associations, les corporations et, aux yeux de certains, la presse. Dès la Révolution, la presse semble s’imposer comme contre-pouvoir, quitte à être accusée d’avoir de plus grandes ambitions.
L’expression quatrième pouvoir naît en 1840. C’est l’essayiste Thomas Carlyle qui, le premier, définit la presse comme le quatrième État du Royaume. « Burke disait qu’il y avait trois pouvoirs au Parlement ; mais là-bas, dans la galerie des journalistes, siégeait un quatrième pouvoir, de loin le plus important. »
Dans les faits, les médias sont rarement un quatrième pouvoir, mais plutôt un incitant qui peut alimenter l’action des pouvoirs législatifs et judiciaires. En fonction des circonstances, les médias peuvent aussi bien servir d’outils de propagande du pouvoir, qu’être au cœur de la résistance à l’encontre de celui-ci.
Gilles Dal : Cette notion de contre-pouvoir, au moment de la Révolution française, a très bien fonctionné, avec l’idée de liberté de la presse. Ensuite, ça a fluctué. Dans les années soixante par exemple, à l’heure des ministères de l’information, les médias étaient surtout là pour colporter le point de vue du pouvoir.
De nos jours, contrairement à ce qu’on entend souvent, aucun pouvoir ne peut, en tout cas, en Belgique, se prévaloir d’avoir des médias qui sont 100% à sa botte. Même si les opposants au pouvoir ont toujours tendance à dire que les médias sont à la botte du pouvoir, parce que quand vous n’aimez pas ce qu’on appelle » le système », les médias représentent à vos yeux autant le système que les politiques. Le journalisme peut par contre constituer un contre-pouvoir dans des situations concrètes lorsqu’il mène des enquêtes sur certains sujets pointus. Parfois aussi c’est un quatrième pouvoir quand il colporte, une idéologie. Mais ça dépend vraiment au cas par cas.
Avec l’exemple de Donald Trump, le fait de taper sur les médias est une excellente manière de montrer qu’on est anti-système. Le paradoxe étant que les médias, je dis les médias avec toutes les précautions, sont là pour constituer un contre-pouvoir, mais que lorsque vous avez la haine anti-système, les médias sont l’incarnation du pouvoir.
Pour comprendre la place des médias, il est intéressant de se pencher sur la distinction entre pouvoir et influence. Le député européen Maurice Duverger définit l’influence comme la « qualité de celui qui peut pousser une ou plusieurs personnes à agir autrement qu’elles ne l’auraient fait sans son intervention ». La science politique définit le pouvoir comme « la situation de celui qui a le droit d’exiger que les autres se plient à ses directives dans une relation sociale ». Là où l’influence se traduit par une incitation, le pouvoir se traduit par une obligation. Cette distinction laisse à penser que le monde journalistique tient plus de l’organe influent que d’un pouvoir établi.
Pour Alexis de Tocqueville, la souveraineté du peuple n’a de réalité que par la liberté et la concurrence entre les journaux. Il soulève ainsi un point essentiel, l’indépendance de la presse. Théoriquement, les médias devraient être indépendants face au monopole de l’information par le gouvernement, mais aussi indépendants face au monopole des acteurs privés.
Pourtant, dans de nombreux pays occidentaux, les médias sont entre les mains de grands groupes industriels et publicitaires. Dans le paysage francophone, on retiendra les noms de Vincent Bolloré, Bernard Arnault, Xavier Niel ou encore Martin Bouygues. En 2015, le journaliste Fabrice Arfi (Mediapart) déclare que 7 milliardaires contrôlent 95% des médias français à eux seuls. Cette concentration médiatique peut mettre en danger la liberté, la pluralité de la presse et, par extension, la démocratie. Les liens entre les journalistes, le monde politique et le “Capital” sont dénoncés dans le livre de Serge Halimi, “Les nouveaux chiens de garde”.
La post-vérité
« La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat. »
-Hannah Arendt (La crise de la culture)
La propagation des fake news, deep fakes et autres faits alternatifs pose un sérieux défi aux journalistes. Depuis 2016, le Brexit et l’avènement de Trump, nous serions entrés dans une ère de post-vérité. Le dictionnaire Oxford la définit comme les circonstances dans lesquelles les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles.
Gilles Dal : La post-vérité, considère que le discours est performatif. Un discours performatif signifie qu’il suffit de dire une chose pour que cette chose soit vraie. Donc, on considère que le discours n’a pas d’obligation à décrire la réalité, il crée lui-même une réalité.
L’exemple classique, c’est Donald Trump. Lors de son investiture il y a 8 ans, il avait affirmé avoir réuni plus de gens dans le public que Barack Obama avant lui. Or, les photos prouvent le contraire. Mais peu importe pour ses supporters. On choisit son camp, comme on choisit l’équipe de foot qu’on va supporter. Et quand on va voir un match de foot, on ne se demande pas si sa propre équipe a raison ou tort, on est avec son équipe. Et donc, si vous êtes fan de Trump, c’est votre idole, même s’il raconte des mensonges, même s’il a été condamné.
Ce n’est pas tellement un problème d’éducation, c’est le fait qu’on ne se situe pas au niveau rationnel, au niveau cartésien, au niveau de l’argument, au niveau des idées mais au niveau de l’émotion. On rejoint ce que l’on peut voir dans les mécanismes de propagande, l’émotion est plus forte que la raison. C’est simplement un désir de croire. Cela relève d’une forme de foi.
On constate que l’ethos, l’image de l’énonciateur du discours et le pathos, l’appel aux émotions priment sur le logos, le contenu même du discours.
Le mensonge a toujours existé en politique. Au 16e siècle déjà, Machiavel considérait que le Prince se devait de parfaitement maîtriser l’art de simuler et dissimuler, sans hésiter à recourir à la tromperie. Dix siècles plus tôt, dans L’Art de la guerre, Sun Zi considérait que toute guerre était fondée sur la tromperie. Si notre époque est souvent synonyme d’ère de la post-vérité, c’est à cause de la rapidité de diffusion des informations, de la multiplication des canaux et de leur banalisation. En effet, les fake news, bien qu’invraisemblables, prolifèrent et sont parfois relayées sans aucune remise en question. De plus, même lorsqu’elles ne sont pas crues, leur énonciateur n’en voit pas forcément sa réputation entachée. Ce n’est donc pas l’irruption du mensonge en politique qui fait parler de post-vérité, mais plutôt sa banalisation dans le débat public.
Une profession en transition
Le journalisme est en constante évolution depuis le temps de Renaudot et aujourd’hui encore, il doit se réinventer face à de nombreux défis. Les nouveaux supports de l’information transforment aussi bien les rapports des journalistes à leurs sources, que leurs relations avec leur public.
La profession accuse une perte de confiance. Celle-ci est à la baisse depuis plusieurs années, selon les rapports de Reuters Institute. La Belgique fait néanmoins toujours partie des pays où les médias inspirent le plus confiance en Europe, même si le score n’est que de 44%. C’est en Finlande que ce score est le plus élevé (69%) et en Grèce et en Hongrie où il est le plus bas (23%).
Gilles Dal : D’abord, il y a le phénomène du prestige social qui a diminué pour la plupart des professions dites d’autorité, qu’il s’agisse des médecins, des avocats, des enseignants. On est dans un monde qui se méfie de toute forme d’autorité, à tort ou à raison, si bien que toute incarnation de l’autorité ne sera plus considérée comme légitime a priori.
Par contre, même si beaucoup de gens se méfient des journalistes, ils trouveront toujours leurs journalistes à eux, c’est-à-dire qu’ils se sentiront proches de certains types de journalistes. En général, chacun peut trouver chaussure à son pied parce que l’offre est diverse.
Les médias professionnels, comme toute entité démocratique, sont fondés sur un contrat de confiance. Cette confiance repose sur la crédibilité de la parole des différents acteurs du secteur. Or, la communication de masse peut tendre à une érosion de celle-ci. De nos jours, chaque individu peut publier ses opinions, relayer des informations et endosser le rôle de journaliste à sa guise.
Gilles Dal : Désormais, chacun peut se dire journaliste, sans avoir de diplôme. Comme pour beaucoup de choses, il y a du bon et du moins bon avec cette nouvelle accessibilité. Grâce à la diversification, il y a pu y avoir des gens qui ont mené leurs propres enquêtes. Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi, et qu’ils n’auraient pas pu faire si Internet n’avait pas existé. D’autre part, cela a permis la publication de fausses informations, de mensonges.
Cette modification du paysage médiatique semble comporter autant d’opportunités que de dangers. L’essentiel réside dans les usages professionnels de la déontologie : le croisement des preuves, la contextualisation, la confrontation des points de vue. Selon l’étude de Reuters, le public attend des journalistes que les informations soient exactes et justes, qu’ils évitent le sensationnalisme et que les rédactions dévoilent leurs intérêts et leurs biais.
En cette période de grands défis, il est important de revaloriser le journalisme de terrain et d’investigation. Recréer ce lien entre le journaliste et son public. Recréer cette connexion entre le journaliste et son sujet. C’est avec cette idée que la slow press s’est développée. Ce concept désigne la revendication du droit à la lenteur pour la presse écrite et audiovisuelle. Cette approche du métier s’éloigne de la logique marchande du profit à court terme et priorise la dimension sociale de la profession.
La liberté de la presse et des journalistes est essentielle au développement d’une démocratie vivante. Sa préservation est une responsabilité partagée. Les instances au pouvoir se doivent de donner des garanties constitutionnelles. Les journalistes se doivent de fournir une information fiable et de qualité. Et le public se doit de faire preuve d’esprit critique et de discernement.
En remerciant chaleureusement Gilles Dal pour sa contribution.



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