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Pourquoi le MR ne peut pas (encore) être qualifié d’extrême droite ?

Depuis plusieurs années, le Mouvement Réformateur (MR), longtemps perçu comme un parti libéral de centre-droit, semble adopter une ligne plus conservatrice et sécuritaire. Ce glissement idéologique, particulièrement visible sous la présidence de Georges-Louis Bouchez, soulève des interrogations sur la nature réelle de l’évolution du parti : assiste-t-on à une simple droitisation ou à une dérive plus inquiétante vers l’extrême droite ? Un entretien avec Benjamin Biard, docteur en sciences politiques et chercheur au sein du secteur socio-politique du Centre de recherche et d’information socio-politiques (CRISP).

Benjamin Biard, par @CRISP/Frédéric Pauwels – Collectif HUMA

Une évolution marquée sur l’axe économique et culturel

D’après une étude menée par des chercheurs de l’Université d’Anvers et de l’UCL, le MR a considérablement évolué sur le plan économique entre 2019 et 2024. Aujourd’hui, il est le parti le plus à droite de Belgique sur cet aspect, devant la N-VA, prônant une réduction drastique des aides sociales, une libéralisation accrue du marché du travail et des baisses d’impôts pour les entreprises. Ce positionnement économique se rapproche de celui de la droite dure européenne, où l’on observe une corrélation entre des politiques économiques ultra-libérales et un durcissement du discours identitaire.

« Il y a quelques années, on qualifiait aisément le MR de centre-droit. Je pense que Georges-Louis Bouchez a assuré le positionnement plus conservateur de sa formation, en assumant plus ce côté de droite, sur le plan socio-économique, bien sûr, mais aussi sur les questions culturelles et de valeur, notamment en matière migratoire ou sécuritaire. »

Alors que le MR se définissait historiquement comme un parti libéral-progressiste sur les questions de société (mariage pour tous, droit à l’avortement, euthanasie), on observe un recentrage vers des positions plus conservatrices. Des figures du parti, comme Denis Ducarme, n’hésitent plus à mettre en avant des discours sur l’assimilation culturelle, la nécessité de défendre « l’identité occidentale » et à critiquer le « wokisme« , des éléments de langage souvent employés par l’extrême droite.

La disparition du Parti Populaire, qui occupait l’espace d’une droite nationaliste en Belgique francophone, a laissé un vide qu’une partie du MR semble vouloir combler. Cette dynamique s’inscrit dans une tendance plus large où plusieurs partis traditionnels européens, face à la montée de l’extrême droite, adoptent certains de ses thèmes pour séduire une base électorale plus conservatrice.

« Ce positionnement plus volontiers à droite semble porter ses fruits d’un point de vue électoral.
Ainsi, le CEVIPOL a démontré que, le 9 juin, le MR avait réussi à attirer vers lui plus de 60 %
des électeurs qui, en 2019, avaient voté à la droite de la droite, à savoir pour le Parti Populaire
ou pour Les Listes Destexhe. »

Discours sécuritaires et prises de position controversées

Les déclarations de Georges-Louis Bouchez témoignent de cette radicalisation du discours sécuritaire. Lors des élections communales à Mons, il a évoqué la nécessité d’un « électrochoc sécuritaire », allant jusqu’à proposer « l’interdiction permanente du centre-ville pour certaines personnes », une mesure juridiquement contestable et dénoncée par plusieurs experts en droit. Cette rhétorique s’inscrit dans une approche de « tolérance zéro » qui, si elle peut séduire une partie de l’électorat, soulève des questions quant au respect des principes démocratiques et de l’État de droit.​

De plus, Bouchez a publiquement soutenu les politiques migratoires du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, notamment les pushbacks à la frontière, une pratique jugée contraire aux conventions internationales sur les droits de l’homme. Ce soutien explicite à des politiques ouvertement xénophobes marque une rupture avec la tradition libérale européenne qui, bien que prônant des politiques de contrôle migratoire, s’inscrivait historiquement dans une défense des libertés individuelles et des droits fondamentaux.

Le cordon sanitaire fragilisé

La Belgique francophone a longtemps maintenu un cordon sanitaire strict face à l’extrême droite, reposant sur une charte de la démocratie et un code de bonne conduite. Ce principe visait à empêcher toute normalisation des idées de l’extrême droite et toute alliance avec des formations politiques ouvertement radicales. Pourtant, plusieurs déclarations du président du MR ont remis en cause ces principes.

« Sur le plan politique, le cordon sanitaire s’est retrouvé fragilisé ces dernières années, surtout
en Flandre. Pensons aux déclarations de certains élus (de la N-VA, mais pas seulement) qui
questionnent le bien-fondé ou la légitimité de ce mécanisme mais aussi, bien sûr, à l’accession
du VB au pouvoir dans quatre communes flamandes (dont trois en coalition avec des listes
locales) suite aux élections communales du 13 octobre 2024. »

« Et puis l’évolution électorale au nord du Vlaams Belang soulève des questions au point où le roi Philippe, en 2019 et puis à nouveau en 2024, n’a pas pu faire autrement, grande première depuis 1936, que d’inviter le président du Vlaams Belang dans le cadre de ses consultations post-électorales. »

Certains élus MR n’ont pas hésité à reprendre des thématiques propres à l’extrême droite, comme la dénonciation d’un « remplacement culturel » ou la critique systématique des politiques multiculturelles. Si ces discours restent minoritaires au sein du parti, leur présence croissante interroge sur la capacité du MR à maintenir son positionnement historique.

« S’il n’a jamais gouverné avec l’extrême droite (Georges-Louis bouchez), il a plusieurs fois rompu certaines dispositions du cordon sanitaire ces dernières années, par exemple en participant à un débat télévisé avec
Tom Van Grieken, sur la VRT, au printemps 2022, ou encore en partageant certains tweets
publiés par des représentants de l’extrême droite. »

Lorsque Georges-Louis Bouchez affirme que qualifier le Vlaams Belang d’extrême droite relève davantage d’une analyse historique que d’une réalité actuelle, il va à l’encontre des points 8, 9 et 17 du code de bonne conduite. Ce dernier, signé par le MR – sous sa propre présidence –, engage pourtant les partis à ne pas offrir de visibilité ni à banaliser les figures et idées issues de l’extrême droite.

Par ailleurs, en comparant l’islamophobie à une simple peur des araignées, il minimise une forme de discrimination pourtant largement documentée. Or, cette position entre en contradiction avec plusieurs engagements de la charte de la démocratie (points 1, 3, 4 et 6), qui impose aux signataires de combattre activement les discours de haine et de défendre les principes de tolérance et de démocratie.

« Le MR réussit non seulement à élargir sa base électorale grâce à des voix provenant, entre
autres, de la droite de la droite, mais il réussit aussi à augmenter son nombre d’adhérents,
notamment grâce à des personnes qui ont un passé au sein de l’extrême droite. Je pense
notamment à ces quelques anciens militants et cadres du parti Chez Nous qui ont rejoint le parti
libéral à l’hiver. L’ouverture dont a fait preuve G.-L. Bouchez à leur égard a été tantôt
questionnée, tantôt dénoncée, y compris au sein du MR. »

Enfin, l’accueil au sein du MR d’anciens membres du parti « Chez Nous« , une formation d’extrême droite, contrevient à plusieurs dispositions du code de bonne conduite (points 8, 11, 15 et 17), lesquelles interdisent toute démarche visant à légitimer ces organisations ou à leur fournir des ressources.

Une stratégie électorale à double tranchant

Cette évolution idéologique du MR semble répondre à une stratégie électorale bien définie : capter un électorat conservateur en jouant sur des thématiques identitaires et sécuritaires. Ce virage s’inscrit dans une dynamique européenne où plusieurs partis traditionnels, comme Les Républicains en France ou le Parti Populaire en Espagne, ont opté pour un rapprochement avec les idées nationalistes pour tenter d’endiguer la progression de l’extrême droite.

Cependant, ce positionnement comporte des risques. En se décalant trop à droite, le MR pourrait aliéner une partie de son électorat traditionnel, notamment les libéraux-progressistes attachés aux valeurs européennes et aux libertés individuelles. La ligne plus modérée portée par des figures comme Sophie Wilmès illustre les tensions internes croissantes au sein du parti. De plus, cette stratégie pourrait se révéler contre-productive si elle légitime davantage l’extrême droite et contribue à son ascension électorale.

Le MR est-il devenu un parti d’extrême droite ?

« À mon sens, et en dépit de cette évolution à droite du MR, des ruptures du cordon sanitaire
dont a pu faire preuve G.-L. Bouchez ou encore de l’arrivée de nouvelles recrues issus de Chez
Nous, le MR reste un parti démocratique et, par conséquent, ne peut pas être qualifié d’extrême
droite ».

Si certains discours et positions du MR s’alignent sur des éléments propres à l’extrême droite, il reste encore une distinction fondamentale. Comme l’explique Benjamin Biard, chercheur spécialisé dans l’extrême droite belge, un élément essentiel manque pour qualifier pleinement le MR de parti d’extrême droite : la systématisation du lien entre immigration, insécurité et islamisation. Contrairement au Vlaams Belang ou au Rassemblement National en France, le MR ne fait pas encore de ce triptyque le cœur de son discours.

« Si ces glissements ou cette évolution se renforcent, se systématisent, voire se durcissent, peut-
être que ce statut pourrait évoluer ».

Néanmoins, cette évolution mérite d’être suivie de près. Car si le MR continue sur cette trajectoire, la frontière entre droite conservatrice et extrême droite pourrait bien devenir de plus en plus floue dans le paysage politique belge. Le rôle que jouera Georges-Louis Bouchez dans les prochaines années sera déterminant : incarnera-t-il un libéralisme conservateur dans la lignée de la droite dure européenne ou poursuivra-t-il une radicalisation qui le rapprocherait davantage des formations populistes et nationalistes ?

Une chose est sûre néanmoins, en légitimant certaines idées de l’extrême droite sous couvert de « débat d’idées », Georges-Louis Bouchez contribue à un glissement idéologique qui dépasse largement son propre parti. Cette stratégie, qu’elle soit calculée ou non, participe à l’élargissement du spectre des idées acceptables dans le débat public, rapprochant insidieusement le MR de positions jusqu’alors marginales. À l’heure où les frontières idéologiques s’estompent et où la droite classique peine à se distinguer de l’extrême droite sur certains sujets, cette dynamique pourrait redessiner en profondeur le paysage politique belge. Mais à trop jouer avec les lignes rouges, Bouchez prend le risque de voir son parti perdre son identité au profit d’une radicalisation qui, hier encore, lui semblait étrangère.

Auteur/autrice

  • Adrien Goffin

    Étudiant en troisième année de journalisme, je décrypte l’actualité avec un regard affûté et engagé. Spécialisé en géopolitique, j’analyse les dynamiques internationales pour en révéler les enjeux cachés. Que ce soit sur le terrain ou à travers mes écrits, je cherche à informer avec rigueur et clarté.

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Étudiant en troisième année de journalisme, je décrypte l’actualité avec un regard affûté et engagé. Spécialisé en géopolitique, j’analyse les dynamiques internationales pour en révéler les enjeux cachés. Que ce soit sur le terrain ou à travers mes écrits, je cherche à informer avec rigueur et clarté.

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