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Pourquoi les antifas se sont rassemblés à Audi Bruxelles ce 13 avril ?

Bruxelles, 13 avril 2025. Devant les grilles froides et silencieuses de l’usine Audi, à Forest, des pancartes tremblent sous le vent d’un printemps trop calme. Mohamed est là, comme il l’a été chaque jour depuis un an. À ses côtés, une poignée d’intérimaires, des sous-traitants, quelques militants antifascistes venus en soutien. La foule n’est pas immense, mais la colère, elle, déborde. Car derrière les murs de l’usine d’Audi, c’est bien plus que des voitures qui s’assemblent. C’est tout un modèle industriel et social qui s’effondre. 

Les associations antifascistes et autonomes ont choisi ce lieu pour leur rendez-vous du 13. 

Image © Adrien Goffin

Pourquoi Audi ? Une précarité bien huilée

Mohamed ne porte plus son badge Audi. Pas par choix, mais parce qu’il a été licencié. Onze années passées à l’usine, onze années en tant qu’intérimaire, à se lever à l’aube pour pointer à la chaîne, à espérer un contrat fixe. Il y croyait. 

« Ils m’avaient promis deux ans d’intérim et puis un CDI, c’était l’accord. » 

L’accord ? Un engagement passé entre Audi, la société d’intérim Imperial, et les syndicats, signé en 2021. À l’époque, il s’agissait de rassurer les centaines de travailleurs précaires employés via des agences. Ceux qui faisaient tourner l’usine, sans jamais en faire partie.

Mais à l’été 2023, tout s’écroule. Sans préavis, 370 intérimaires sont remerciés. Pas de plan social, pas de négociation, juste un message WhatsApp pour signaler la fin de mission. 

Image © Adrien Goffin

« Comme si on était des meubles », souffle Mohamed. Le pire ? « Même les syndicats n’ont rien dit. Ils étaient au courant, ils ont laissé faire. » 

Non seulement les syndicats ont validé l’accord en silence, mais ils ont aussi revendiqué après coup la paternité d’un plan social très partiel. “Il y a aujourd’hui 14 intérimaires qui bénéficient d’un dédommagement, alors qu’on était 370. Moi je suis le troisième plus ancien, je n’aurai rien. Pourquoi ? Parce que j’ai osé parler sur les réseaux.”

« Les syndicats ont pris le mérite, mais c’est nous qui sommes restés depuis le début. »

Depuis août, Mohamed et quelques autres manifestent. Au départ sans tente, sans visibilité. Puis, en avril 2024, les choses s’intensifient : occupation devant l’entrée principale, présence continue, appel à la presse. Mais ni la direction, ni les permanents syndicaux ne daignent venir les voir. Pas même un mot. Mohammed a donc décidé de prendre les choses en main, documentant sa lutte sur les réseaux sociaux, dénonçant l’abandon dont il fait les frais. 

Une trahison syndicale ?

Le mot est fort, mais il revient partout : trahison.
Pour Mohamed, c’est limpide : « Ils ont signé des accords dans notre dos. Ils ont su qu’on allait être virés mais n’ont rien dit. Ils prennent le mérite, mais ils n’étaient jamais là. »
Aucun syndicat n’échappe aux critiques ;

“On n’a jamais vu les décisionnaires. Ni les rouges, ni les verts. Même mon permanent n’est jamais venu. »

Historiquement, la Belgique a connu des syndicats puissants, capables de paralyser le pays. Mais depuis les années 1990, la cogestion avec le patronat s’est installée. Des sièges dans les conseils, des négociations en coulisse, des accords qui se font entre « responsables », loin des lignes de production.

Pour les groupes antifas présents, c’est une logique structurelle. « Les syndicats défendent leur pouvoir. Pas les petits. Pas les sans-grade. Ils collaborent, parce qu’ils ont besoin d’exister dans le système. Ils ne veulent pas le changer. »

Image © Adrien Goffin

Les accidents de travail, eux, continuent. Et quand ils arrivent, ils ne sont pas reconnus. Résultat : perte d’ancienneté, dossiers effacés, indemnités non versées. « Trop de merde », résume Mohamed. Le langage est brut, comme la réalité. Ce n’est pas une plainte, c’est un cri.

Alors, le 13 avril, Mohamed est là. Encore. Il sait que le rapport de force est minime, que la direction ne tremble pas. Mais il espère. Il espère que le procès prévu en mai relancera la procédure de la loi Renault, censée protéger les travailleurs en cas de licenciement collectif. Il espère, mais sans trop y croire.

Audi demain : des blindés à la place des voitures ?

Et pendant ce temps, l’usine tourne. Une usine qui, bientôt, pourrait ne plus produire des voitures, mais… des blindés.

Luka habite à quelques rues de l’usine. Il n’est pas ouvrier, pas syndiqué mais il est venu seul, le 13 avril. Parce qu’il a peur de ce qu’Audi Bruxelles va devenir. « On n’a plus d’argent pour les hôpitaux, mais on va subventionner une usine pour fabriquer des blindés ? C’est ça le projet de société ? »

« On n’a jamais arrêté de faire la guerre », lâche Luka. « C’est juste qu’on la fait plus chez nous. ». Son engagement est simple : refuser que l’économie de guerre devienne une norme, surtout sur les ruines du travail ouvrier. Il est là pour le dire. Il n’a pas de drapeau, pas de tract. Juste sa colère et ses mots.

Le 13 avril, on retrouve un mélange de colères : anciens d’Audi, militants autonomes, voisins révoltés. Mais chacun semble venu avec sa propre cause, son propre cri. En parlant avec Mohamed ou Luka, on réalise qu’ils ne sont pas au courant de la signification de la date du 13. Pourtant, du côté des antifas et des autonomes, c’est la raison principale de leur présence en ce jour. Comment en est-on arrivé là ?

Les 13 : colère politique, stratégie impossible ?

« Le 13 février, c’était massif », raconte un militant. « Syndicats, familles de victimes, collectifs de quartiers, groupes antifascistes. On était tous là. Pour une fois, ça bougeait vraiment. »

Mais cette convergence a vite pris fin. « Trop radical, trop efficace. Les syndicats ont flippé. Ils ont préféré organiser des grèves plan-plan les 31 du mois. »

En effet, c’était les syndicats qui avaient initié cette volonté de fixer un rendez-vous mensuel dans la lutte contre les mesures du gouvernement. “Ainsi que tous les autres 13 du mois, jusqu’à ce que le gouvernement accède à nos revendications”, communiquait la FGTB au lendemain du 13 février. Une promesse qui fait briller les yeux de nombreuses personnes. D’ailleurs, cela se témoigne parmi les 100.000 personnes sorties dans la rue ce jour-là. Mais le silence après cette mobilisation inquiète. Après un temps de latence, cela devient clair, les syndicats reviennent sur leur pas quant à la promesse des 13. 

Lors de certaines AG des collectifs antifascistes et de commune colère, on a retrouvé certains syndicats venus à titre personnel et qui en profitent pour répondre aux questions. Ils expliquent la volonté des institutions syndicales de vouloir se concentrer sur les grèves qu’ils considèrent plus effectives. L’autre raison majeure qu’ils ont eu pour laisser de côté le rendez-vous mensuel est que le mois de mars, censé accueillir le deuxième 13, est un mois chargé dans le calendrier militant. Journée des droits des femmes, manifestations contre le racisme, contre les violences policières, et d’autres encore. Ils ont préféré être un force de soutien pour les événements déjà organisés plutôt que de rajouter une date et risquer de fatiguer les masses.

La colère cherche encore sa forme

Bien que les syndicats aient laissé tomber la date du 13 pour des raisons stratégiques, d’autres groupes ont décidé de maintenir cette épingle sur le calendrier. Alors entre antifascistes, commune colère et d’autres collectifs, s’est organisé le 13 mars. Une masse de visages masqués autour d’un feu brûlent des figures en papier mâché à l’effigie d’hommes politiques comme Georges-Louis Bouchez ou Bart De Wever. Tous ces activistes se retrouvent à place du jeu de balles pour affirmer leurs revendications contre les nouvelles mesures du gouvernement Arizona. 

“Le 13 mars, c’était une kermesse, mal organisée, sans les ouvriers, ni les musulmans – pendant l’heure du ftour, en plein ramadan. Les prises de paroles ? Que des blancs. À côté de la plaque. Performative », regrette un jeune présent ce jour-là.

Ce rassemblement, jugé soit trop exclusif, soit trop festif, divise les mouvements militants. Bien que l’objectif ultime soit le même (lutter contre les mesures gouvernementales), les divergences d’opinion sur la méthodologie fusent. Organisé trop tard dans la journée, jugé trop festif, trop excluant, trop superficiel, presque tous les points sont discutés à posteriori. Mais ces tiraillements stratégiques ne sont pas nouveaux.

Le 13 avril, on essaie autre chose. On revient devant Audi. Devant les grilles. Devant ceux qui n’ont plus rien. Pour poser la question qui fâche : que fait la gauche quand les travailleurs se font virer ? Et à quoi sert une manif si elle ne dérange rien ? On sent grandement la différence avec la mobilisation massive de février. 

« Les 13, c’est devenu un rendez-vous. Malheureusement, un rendez-vous sans stratégie », critique un militant “autonome”. Malgré tout il est venu, comme d’autres, pour soutenir, pour visibiliser, pour dénoncer mais aussi pour questionner les limites du militantisme.

« On dit qu’on lutte pour la Palestine, pour les migrants, pour les ouvriers. Mais à chaque fois qu’il faut monter d’un cran, y’a plus personne. »

Il parle d’un entre-soi, d’une bonne conscience confortable. Des manifestations trop polies, trop inoffensives. « Une manif sans risque, c’est une manif sans impact. » Pourtant, ils continuent. Parce qu’il faut. Parce qu’ils n’ont pas le choix. Mais ils veulent autre chose. Une véritable convergence. Pas seulement des mots. Pas seulement des affiches.

« Il faut parler à tout le monde. Pas juste aux convaincus. Il faut aller au contact. Même si c’est dur. Même si ça fait mal. »

Le 13 avril s’est terminé comme beaucoup d’autres journées de lutte : un peu de bruit, quelques photos, de la fatigue, et le sentiment amer que rien ne change vraiment. La colère est là. Mais la stratégie ? Les 13 continueront-ils d’exister sans cap commun ? Ou faudra-t-il un jour choisir entre radicalité sans relais et compromis sans impact ? La lutte est là, mais elle cherche encore sa forme.

Auteurs/autrices

Étudiant en troisième année de journalisme, je décrypte l’actualité avec un regard affûté et engagé. Spécialisé en géopolitique, j’analyse les dynamiques internationales pour en révéler les enjeux cachés. Que ce soit sur le terrain ou à travers mes écrits, je cherche à informer avec rigueur et clarté.

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