La polarisation : un phénomène inévitable ?
Le concept de polarisation est revenu sur le devant de la scène depuis quelques années. Les dernières élections américaines soulignent son omniprésence dans nos sociétés actuelles. Mais que signifie concrètement ce terme ? Quelles sont ses racines ?
La polarisation, dans une large définition, est la présence de pôles opposés, antagoniques, au sein d’une structure. Dans son sens politique, elle désigne le phénomène par lequel les opinions politiques tendent à s’opposer et le processus par lequel cette divergence s’amplifie avec le temps. Ensuite, se distinguent la polarisation des élites : partis et représentants politiques et la polarisation de masse : population et corps électoral. D’une part, les offres politiques souvent réduites à deux camps. D’autre part, l’opinion publique profondément divisée. Ces deux tendances s’alimentant l’une l’autre. Ce phénomène mène à des clivages idéologiques et identitaires et à ce qui peut être défini comme une division entre « Eux » et « Nous ».
Un phénomène inhérent aux démocraties ?
À première vue, la polarisation peut sembler être une composante normale de la démocratie. En effet, la démocratie présuppose la présence de différences et d’intérêts contradictoires. Cependant, elle est également synonyme de pluralité et de cohésion sociale. Alors que la polarisation, au contraire, se révèle être un facteur de fragmentation sociale et politique. Dans les faits, le phénomène de polarisation mène à une érosion des piliers démocratiques.
L’un des dangers de la polarisation est la paralysie législative. La scène politique étant profondément divisée, il est de plus en plus ardu de trouver un terrain d’entente pour l’adoption d’une loi. Que ce soit aux États-Unis avec les désaccords bipartisants ou en France avec le recours fréquent au 49.3. La situation peut avoir des conséquences graves ; faire tomber des gouvernements, retarder des mesures urgentes ou mener à des décisions qui ne reflètent pas la volonté des citoyens. De plus, les électeurs fortement polarisés peuvent choisir de sacrifier des principes démocratiques pour élire des représentants qui leur semblent être des sauveurs face à l’autre camp. En résulte une diminution de la capacité des citoyens à freiner les tendances illibérales des élus.
La polarisation est à la fois un symptôme et une cause de la méfiance envers les institutions politiques. Les démocraties sont fondées sur le compromis, la concertation et sur un certain niveau de confiance entre les citoyens et les institutions. Cette confiance a nettement baissé ces dernières années, avec pour conséquence une montée des partis à tendance populiste et un désintérêt pour les positions modérées.
Des États-Unis à la France
La polarisation politique est un des phénomènes récents les plus marquants de la vie politique américaine. Elle représente une crise profonde dont les causes sont complexes et variées. Les États-Unis sont souvent considérés comme le berceau de la conflictualité idéologique. Si cela se discute, une chose est sûre : cette conflictualité a atteint son apogée avec la figure politique qu’est Donald Trump. Le système américain dans lequel s’affrontent seulement deux partis a favorisé la polarisation. Un autre facteur est l’essor des médias partisans. Des chaînes comme Fox News côté républicain ou MSNBC côté démocrate alimentent la division. À cela s’ajoute le gerrymandering. Ce terme, qui désigne la manipulation des frontières des circonscriptions électorales, souvent effectuée par les législatures d’État pour favoriser un parti, a conduit à la création de districts sûrs pour un parti ou l’autre. Cette pratique encourage les candidats à adopter des positions plus extrêmes pour gagner les primaires, au détriment des électeurs modérés.
Les USA ne sont pas les seuls à être touchés, il semblerait que le phénomène s’exporte. Celui-ci est présent dans plusieurs pays d’Europe. Parmi eux, la Grèce, l’Espagne et surtout la France. Les crises migratoires et écologiques sont les sujets créant le plus de polarisation.
Le baromètre élaboré par les chercheurs de l’université Charles-III de Madrid place la France à la tête des pays européens les plus polarisés. Ce baromètre de 2019 se fonde sur l’analyse des pages et profils Facebook des 234 partis européens en utilisant l’indice de polarisation de Russell J. Dalton. L’indicateur est échelonné de 0 à 10 et la France a récolté le score de 5,83. Une fois encore, les racines sont à chercher au niveau du système politique lui-même. La logique majoritaire de la Ve République est plus propice à la polarisation que le système proportionnel belge, par exemple. La configuration politique actuelle est une forme de tripartition. Composée d’un centre élargi, du Nouveau Front Populairee et du Rassemblement National. Cette polarisation a mené à une Assemblée irréconciliable et à de réels blocages institutionnels.
Conséquence des réseaux sociaux ?
L’essor de la polarisation est, en partie, dû à la présence des réseaux sociaux. Ceux-ci ont permis aux leaders politiques de communiquer directement avec leur électorat et ce en contournant les filtres des médias traditionnels. La nature même des réseaux impose un manque de nuances et de développement dans les propos. Le temps politique de l’expertise et de la délibération semble révolu.
Les plateformes se basent sur des algorithmes. Ces algorithmes peuvent poser deux problèmes. Premièrement, ils favorisent les contenus qui déclenchent de fortes émotions avec pour conséquence de noyer les opinions modérées. Deuxièmement, les algorithmes créent ce qu’on appelle un effet de chambre d’écho. L’algorithme tend à supprimer les contenus qui vont à l’encontre des opinions de l’utilisateur. Cela enferme celui-ci dans une bulle qui le conforte dans ses positions.
À cela, s’ajoute la désinformation et les fake-news que les nouveaux outils technologiques ont facilités. Ce ne sont pas les réseaux sociaux qui ont créé la polarisation, mais ils l’ont certainement exacerbée. Et certains acteurs politiques ont bien compris comment en tirer parti.
Composer avec la polarisation
La polarisation est définitivement devenue une composante de la scène politique. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut succomber au fatalisme. Des solutions existent et se doivent d’être adaptables et flexibles pour correspondre à la nature mondiale et plurielle du phénomène. Les résolutions doivent être prises à différents niveaux.
L’éducation civique est essentielle. La démocratie ne peut exister que si les citoyens sont en capacité de faire des choix libres et éclairés. Former les citoyens, c’est leur donner des clés de compréhension et d’analyse. Par la suite, la démarche doit être poursuivie en les impliquant dans la vie politique. Cela passe, par exemple, par des forums citoyens ou des dialogues communautaires. Il faut encourager l’échange, l’ouverture et valoriser le citoyen. Souvent, c’est la colère, le sentiment de ne pas être écouté, de ne pas être compris qui pousse les individus à rejeter les institutions politiques. La cohésion sociale doit devenir une priorité.
Les leaders politiques doivent également prendre leurs responsabilités. Ne pas oublier leur rôle au service de la citoyenneté. Il s’agit de discerner les priorités et de chercher des solutions qui rassemblent au lieu de diviser. Les médias ont également leur part. Les pratiques médiatiques doivent aussi être remises en question pour ne pas tomber dans les écueils du sensationnalisme et des raccourcis qui favorisent la division.



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