Quand soutenir une cause à Bruxelles devient un risque
Ce vendredi 16 mai à 19h, place de la Bourse, comme tous les soirs depuis plus d’un mois, des citoyen·nes se sont rassemblé·e·s pour dénoncer le génocide en cours à Gaza. Une manifestation pacifique, habituelle, portée par des slogans et des pancartes. Rien ne laisse présager ce qui va suivre : une opération policière d’une brutalité inquiétante, une nasse rendue invisible par un dispositif policier opaque, des interpellations violentes et des attaques claires contre la liberté de manifester et d’informer. Retour sur une soirée de répression dans la capitale de l’Union Européenne.
De la Bourse à Rogier : une marche vite interrompue
Dès l’arrivée des manifestant·es sur la place de la Bourse, une trentaine de policiers étaient présents, indiquant aux manifestant·e·s qu’i·e·ls n’avaient pas le droit de s’y rassembler. Les différents organisateurs de la manifestation ont décidé néanmoins de commencer leur protestation en entonnant des chants et en dansant.
Mais rapidement, une cinquantaine de policiers casqués, munis de boucliers et de matraques sont arrivés et ont commencé à repousser la manifestation vers la place de Brouckère.

« Cela fait des semaines qu’on leur dit de trouver des solutions, ici ce n’est plus possible, le bourgmestre ne veut pas. Ils ont usé de toute la patience de la police, maintenant ce n’est plus en mon pouvoir que cela se passe bien, c’est eux qui décident ici ». Nous confie un policier présent en montrant les policiers casqués.
La tension est rapidement montée, notamment lorsque des policiers ont tenté d’abaisser les caméras des journalistes et des passant·es, comme pour empêcher que les images circulent. Quelques coups ont été lancés par la police dans une foule qui ne pouvait reculer, faute de place. Des drapeaux ont également été arrachés par la police sous prétexte qu’ils gênaient leur visibilité.
Le cortège s’est alors déplacé lentement vers la place de Brouckère, toujours sous escorte policière, avant de prendre la direction de Rogier. C’est là, au croisement du boulevard Adolphe Max et de la rue Saint-Michel, la marche s’est arrêtée brutalement, stoppée par une colonne de police. La nasse débutait alors.
C’est quoi une nasse ?
La nasse est une technique d’encerclement utilisée par les forces de l’ordre pour contenir un groupe de personnes dans un périmètre fermé, sans possibilité d’en sortir.
Elle consiste à bloquer toutes les issues avec des cordons de policiers ou des véhicules, empêchant les manifestant·es, passant·es ou journalistes de quitter les lieux, parfois pendant plusieurs heures.
Officiellement justifiée par des raisons de sécurité ou de maintien de l’ordre, cette pratique pose de graves questions en matière de libertés fondamentales, notamment le droit de manifester et la liberté de circulation.
Une pratique pourtant illégale
Contrairement à ce que la police laisse entendre, la nasse n’est pas seulement dépourvue de base légale en Belgique : elle est désormais clairement interdite. Dans un jugement rendu en mars 2025, le tribunal de première instance de Bruxelles a condamné l’État belge, la zone de police Bruxelles-Ixelles et le bourgmestre Philippe Close pour des violences policières survenues lors d’une manifestation au Mont des Arts en 2021.
La juge a considéré la technique de la nasse comme contraire à la Convention européenne des droits de l’homme, selon la jurisprudence de la Cour de Strasbourg et déclaré son usage illégal. Le tribunal a également reconnu l’illégalité de plusieurs arrestations, de même que l’usage abusif des colsons pour menotter les manifestants, ainsi que des conditions de détention constitutives de traitements inhumains et dégradants.
« Toutes ces pratiques-là, qu’on voit fréquemment en manifestation, sont désormais considérées comme illégales par le tribunal », a salué Me Pauline Delgrange, avocate des plaignants.
La condamnation était d’autant plus symbolique qu’elle visait non seulement la police mais aussi les plus hautes autorités politiques : le bourgmestre lui-même, chef de la police locale, a été jugé responsable.
Pourtant, 3 mois plus tard, ces mêmes techniques, maintenant clairement jugées illégales, sont réutilisées de manière fréquente par la police bruxelloise. Un rejet catégorique de la décision du tribunal de première instance, qui met à mal le respect de notre État de droit.
Une centaine de personnes enfermées, gazées, invisibilisées
En quelques minutes seulement, le groupe s’est fait encercler, plus aucun accès, plus aucune issue. Des dizaines de manifestant·es, mais aussi des journalistes, observateurs et passant·es, sont retenus de force par les forces de l’ordre.
Autour d’eux, une dizaine de combis de police sont positionnés en cercle, dissimulant totalement la scène aux regards extérieurs. À l’intérieur, l’atmosphère devient étouffante et anxiogène. La police resserre de plus en plus le dispositif, jusqu’au point où les personnes présentes ne puissent plus se tourner. Et c’est à ce moment que les arrestations ont commencé, de manière brutale.
Les policiers n’ont pas hésité à gazer la cinquantaine de manifestants, dont plusieurs enfants mais également des personnes âgées et des individus en crise d’angoisse. Personne ne pouvait fuir, ou à minima se protéger, tous étaient encerclés par des camions, des barrières et un cordon policier.
« Ils nous gazent alors qu’on est enfermés. On pleure, on panique. C’est inhumain. Il y avait des enfants dans la nasse. Beaucoup se sont mis à pleurer, à suffoquer. », raconte une manifestante.
L’usage du gaz lacrymogène dans un espace clos, sans issue ni échappatoire, constitue une pratique formellement déconseillée par de nombreux experts en droits humains.

“Le gaz lacrymogène est censé servir à disperser une foule, pas à la punir”, nous explique un défenseur des droits humains présent sur place.
“L’utiliser contre des personnes confinées, en crise de panique, sans possibilité de fuir, c’est créer délibérément une situation de détresse physique et psychologique.”
Une telle pratique viole directement l’esprit et potentiellement la lettre de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui interdit tout traitement inhumain ou dégradant. Cette norme ne souffre aucune exception, même en cas de trouble à l’ordre public.
« C’est la première fois que je vis une nasse. Je suis marquée. Le stress est immense. On sent que les policiers veulent que ça dégénère. » Nous confie une manifestante émue, qui préfère rester anonyme.
« Ils ramènent les chiens, les boucliers, les vélos. Ils sont des centaines. Nous, on est une centaine. Tout ça parce qu’on demande que le génocide s’arrête ? » Nous confie également une manifestante enfermée dans la nasse.
Caméras abaissées, journalistes menacés, images interdites
À l’intérieur de la nasse, filmer devient presque impossible. Plusieurs personnes rapportent que des policiers abaissent volontairement les téléphones et caméras. Voici le témoignage d’un photographe interpellé :
« Ils m’ont dit que si je ne donnais pas ma caméra, ils la casseraient. Puis ils m’ont plaqué contre un combi, et m’ont étranglé. »
Un autre témoin, journaliste indépendant, tente de sortir de la nasse en s’identifiant. On lui répond : « Rien à foutre que tu sois journaliste. »
Une phrase glaçante dans un État de droit. En Belgique, aucune carte de presse n’est requise pour exercer le journalisme. Un journaliste indépendant ou citoyen a donc le même droit à informer que tout autre journaliste. L’entrave à l’information devient ici une politique de terrain assumée.
Interpellations brutales : coups, étranglements, humiliation
La violence ne s’arrête malheureusement pas là. Plusieurs interpellations choquent.
« Il était déjà à terre. Quatre flics se sont jetés sur lui. Ils l’ont étranglé, ils lui ont mis des coups de poing dans la tête. C’était exactement la prise qui a tué George Floyd », raconte un témoin.
En effet, comme on peut le voir sur ces différentes images, les gestes sont brutaux, ciblés et humiliants.
Une manifestante, en pleine crise de panique, supplie qu’on la laisse respirer. La réponse d’un policier fuse : « T’avais qu’à pas venir manifester. Vous avez voulu jouer, maintenant on va jouer jusqu’au bout. »
Cette réponse est non seulement dangereuse dans un État de droit où la liberté de manifester est inscrite noir sur blanc dans la Constitution, mais révèle également une intimidation constante de la part des forces de l’ordre envers les manifestants. La nasse devient ici un outil d’intimidation assumé, c’est un jeu pour effrayer les personnes présentes. Mais les techniques utilisées n’ont rien d’amusant, surtout quand elles sont réalisées par des personnes armées.
La Belgique, déjà condamnée pour des violences similaires par le passé, s’approche dangereusement d’une nouvelle violation grave de ses obligations internationales. En agissant ainsi, les autorités ne se contentent pas d’ignorer la jurisprudence européenne : elles prennent le risque d’un scandale d’État.
Un autre manifestant ironise, amer : « Ils arrivent armés, comme si on était des terroristes. Pourtant, ici, ce sont des gens bien. Ils veulent juste dénoncer un génocide. »
Une interdiction illégale et inquiétante
À la suite de la nasse opérée par la police lors de la manifestation, plusieurs témoignages concordants rapportent que les manifestants, une fois relâchés, se sont vu interdire de retourner en ville le lendemain sous peine d’arrestation, au motif d’une « participation à une manifestation non autorisée ». Une telle injonction, verbale, sans base légale ni décision judiciaire, constitue une atteinte grave aux libertés fondamentales.

En Belgique, la liberté de manifester, de circuler et d’occuper l’espace public est un droit constitutionnel, protégé notamment par l’article 26 de la Constitution et l’article 11 de la Convention européenne des droits de l’homme. Aucune restriction à ces droits ne peut être imposée sans cadre légal strict, décision judiciaire motivée, ni possibilité de recours. Interdire à une personne de revenir dans une ville, sans procédure, revient à instaurer un bannissement informel, en contradiction totale avec les principes de l’État de droit.
Par ailleurs, qualifier une manifestation de « non autorisée » ne la rend pas illégale. En droit belge, les manifestations ne sont pas soumises à autorisation préalable, mais à une simple déclaration auprès des autorités locales, destinée à organiser l’encadrement logistique et sécuritaire. Les autorités ne peuvent interdire une manifestation que dans des cas exceptionnels, notamment si des risques graves pour l’ordre public sont avérés et démontrés. Assimiler l’absence de déclaration à une infraction, et criminaliser les participants sur cette base, constitue une dérive dangereuse.
Donc, quand la police ou des médias qualifient une manifestation de « non autorisée », cela peut induire en erreur : cela ne veut pas dire qu’elle est illégale. Cela veut simplement dire, le plus souvent, qu’elle n’a pas été déclarée à l’avance, ou que les autorités n’ont pas donné leur accord logistique, ce qui ne suffit absolument pas à criminaliser les participants.

Mais le plus grave réside peut-être dans le message que cette pratique envoie : participer à une manifestation pacifique pourrait désormais suffire à justifier une interdiction de présence dans l’espace public, sans encadrement légal, ni transparence. Cette logique de punition collective et de dissuasion politique vise moins à maintenir l’ordre qu’à intimider et décourager la contestation. Une telle dérive autoritaire sape les fondements mêmes de la démocratie, où manifester dans la rue est un acte légitime de participation citoyenne.
La police se justifie, le bourgmestre se dédouane
Interrogé par nos soins, un policier justifie le mur de combis autour de la nasse : « C’est pour éviter les interactions entre les gens arrêtés et les passants. »
Ici, on nous affirme donc clairement que le but est qu’on ne puisse plus interagir, mais donc également ne plus avoir la possibilité de filmer ce qu’il se passe à l’intérieur.
Puis il lâche : « Dans la police, comme partout, y’a un mec sur cent qui est un débile. Mais la majorité, c’est des bons gars. »
Le photographe agressé et menacé rétorque : « Ils étaient quatre à m’arrêter. Deux m’ont tabassé. J’ai dû tomber sur les deux débiles, alors. »
De son côté, le porte parole de Philippe Close, nous affirmait lors d’un entretien : « Le PS soutient entièrement la cause palestinienne et les manifestations. »
Mais il ajoute : « Monsieur Close refuse qu’elles aient lieu à la Bourse. Ce n’est pas un lieu politique, et ce n’est pas sécurisé pour les manifestants ni pour la police. »
Une position paradoxale : en tant que chef de la police locale, le bourgmestre autorise et cautionne les dispositifs violents qu’il prétend regretter. Derrière le soutien verbal à la cause palestinienne, se cache un contrôle policier brutal des formes de mobilisation.
« When people are occupied, resistance is justified »
Ce qu’il s’est passé ce vendredi 16 mai à Bruxelles n’est pas qu’un dérapage : c’est un abus de pouvoir, une mise entre parenthèses de l’État de droit, au cœur même de la capitale européenne.
Quand des citoyennes et citoyens sont encerclé·e·s, gazé·e·s, brutalisé·e·s, empêché·e·s de filmer ou de sortir, simplement pour avoir manifesté en soutien à un peuple bombardé, affamé, colonisé, c’est l’ensemble de nos libertés qui vacillent.
L’État belge a déjà été condamné pour ces pratiques. Il ne pourra plus prétendre qu’il ne savait pas. Les violences policières ne sont ni exceptionnelles, ni marginales : elles sont systématisées, tolérées, parfois même encouragées. Et le silence complice de la classe politique est assourdissant.
Philippe Close se dit favorable à la cause palestinienne, tout en supervisant, en tant que chef de la police, la répression de ses soutiens les plus pacifiques. Pas un mot d’indignation, pas un appel à l’apaisement. Rien qu’une machine administrative qui broie la contestation.
Mais malgré les coups, malgré la peur, malgré l’humiliation, la rue tient bon. Des centaines de personnes, jour après jour, continuent de se rassembler pour défendre les droits humains, pour exiger l’arrêt d’un génocide diffusé en direct, minute par minute.
Comme le dit Dalila, manifestante présente chaque soir depuis plus d’un mois : « On lâchera rien. On est convaincus que ce qu’on fait est juste. On a les droits humains ! ».





La justice, ici comme là-bas, ne tombera pas du ciel. Elle se construira par le courage de celles et ceux qui refusent de détourner le regard.



Laisser un commentaire