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Occupation du bâtiment B à l'ULB, source instagram @universitepopulairebx

Comment la société transforme le militantisme pro-palestinien en accusations d’antisémitisme : le cas de l’ULB

L’année 2024 a été marquée par une intensification des tensions sur les campus universitaires belges, particulièrement à l’Université Libre de Bruxelles. Un groupe d’étudiants, s’étant rebaptisé Université populaire de Bruxelles, a occupé le bâtiment B en mai, lequel a été renommé Walid Daqqa en hommage à l’écrivain palestinien décédé en prison et symbole de la résistance contre l’occupation israélienne. Cette action visait plusieurs objectifs, détaillés par l’Université populaire sur leur page Instagram :

  • Le boycott académique des universités israéliennes, limité aux institutions et non aux individus qui en font partie.
  • Le rétablissement des accords avec les universités palestiniennes, un geste essentiel dans le cadre de la reconstruction de la Palestine et de son système éducatif dévasté.
  • La transparence du processus décisionnel et la publication des avis du Comité des Partenariats à Risque de l’ULB, en demandant l’inclusion d’un·e représentant·e étudiant·e lors de ses travaux.

Cette mobilisation s’inscrit dans un mouvement plus large de contestation sur les campus européens, dénonçant l’oppression systémique et la colonisation israélienne.

Cependant, cet acte de contestation a suscité une réaction ferme de la part des autorités universitaires et politiques. La rectrice de l’ULB a publié plusieurs déclarations amalgamant antisionisme et antisémitisme, dénonçant une prétendue montée de ce dernier sur les campus. Ces accusations, reprises par des partis comme le MR, interrogent sur leur fondement réel. Reflètent-elles une véritable augmentation de l’antisémitisme, ou visent-elles à délégitimer les mobilisations en soutien à la Palestine ?

L’antisionisme n’est pas de l’antisémitisme

Antisionisme

D’après Perspective Monde, une ressource de l’Université de Sherbrooke au Canada, le sionisme est une doctrine et un mouvement politique visant à établir, consolider et défendre un État juif en Palestine. Le terme fait référence à Sion, une colline de Jérusalem, symbole historique et spirituel du judaïsme. Fondé par Theodor Herzl, un journaliste et homme politique hongrois, le sionisme est né à la fin du XIXe siècle en réponse à l’antisémitisme croissant en Europe, notamment avec l’affaire Dreyfus en France et les pogroms en Russie.

Herzl publie Der Judenstaat (L’État juif) en 1896, où il plaide pour la création d’un État indépendant comme solution à la « question juive ». En 1897, lors du premier congrès sioniste à Bâle, il formalise le mouvement, qui met en place des institutions comme le Fonds national juif, destiné à acheter des terres en Palestine.

Cependant, cette entreprise sioniste s’est faite au détriment des populations arabes déjà présentes sur ces terres, principalement les Palestiniens, qui ont progressivement été dépossédés de leurs terres par des achats massifs ou par des expulsions forcées. L’installation des colons juifs, puis la création de l’État d’Israël en 1948, ont entraîné le déplacement de centaines de milliers de Palestiniens, donnant naissance à la Nakba (catastrophe en arabe), un exode massif de la population arabe. Ce processus a transformé les Palestiniens en réfugiés et a nourri un conflit qui continue de façonner la politique internationale et de susciter des répercussions mondiales sur les droits humains et les relations diplomatiques.

Les efforts sionistes prennent une dimension politique majeure en 1917 avec la Déclaration Balfour, dans laquelle le Royaume-Uni soutient la création d’un « foyer national juif » en Palestine, sans tenir compte des droits des populations locales. Ce projet culmine donc en 1948 mais déclenche également de vives oppositions dans le monde arabe et marque le début de décennies de conflits, d’occupation et de luttes pour les droits des Palestiniens.

Antisémitisme

L’antisémitisme est, selon Larousse, « la doctrine ou attitude systématique de ceux qui sont hostiles aux juifs et proposent contre eux des mesures discriminatoires ». L’antisémitisme est punissable par la loi du 30 juillet 1981, qui vise à réprimer le racisme et la xénophobie. Elle prévoit des sanctions pour les discours haineux, qu’ils soient exprimés publiquement, dans les médias ou sur Internet, et ceux spécifiquement liés à l’antisémitisme.

L’amalgame entre antisémitisme et antisionisme est devenu un enjeu majeur ces derniers mois, largement alimenté par les médias. Il mène à une condamnation injuste de certains mouvements et causes pour la Palestine, les présentant de manière erronée comme porteurs de haine ou de violence alors qu’ils expriment principalement une opposition à la politique israélienne.

Lettre aux recteurs d’universités bruxelloises

En réponse à toutes ces tensions, quelque 300 enseignant·e·s de l’ULB et de la VUB ont récemment signé une lettre publiée dans La Libre pour dénoncer l’amalgame entre ces deux notions. Ils affirment aux recteurs des deux universités que l’antisionisme ne doit pas être confondu avec de l’antisémitisme. Ils dénoncent cette confusion faite entre critique du sionisme et haine envers les Juifs et le manque de rigueur quand au choix des mots d’Annemie Schaus, la rectrice de l’ULB. Ils soulignent l’importance de la liberté d’expression académique et de la pensée critique. Ils déplorent également l’absence de réaction contre le racisme anti-arabe et l’islamophobie et insistent sur la nécessité d’un discours équilibré face à ces enjeux.

D’où vient cet amalgame ?

Les accusations d’antisémitisme portées contre les militants pro-palestiniens, notamment par des partis comme le Mouvement Réformateur (MR), alimentent une instrumentalisation du discours politique qui vise à discréditer les mobilisations en faveur des droits des Palestiniens.

Charles Michel, ancien Premier ministre belge et actuel président du Conseil européen, a fréquemment critiqué les positions des militants et des manifestations pro-palestiniennes, en les associant à de l’antisémitisme. Par exemple, il a dénoncé l’attribution du prix docteur honoris causa à Ken Loach, réalisateur et partisan du mouvement « Boycott, Désinvestissement, Sanctions » (BDS) qui vise à isoler Israël jusqu’à ce que ce dernier se conforme au droit international. Michel a également mis en garde contre l’idée que « critiquer Israël pourrait être incompatible avec la lutte contre l’antisémitisme » et qui, selon lui, « pourrait alimenter un amalgame dangereux ». En qualifiant les manifestations de « pro-violence et antisémitisme », il est le premier à contribuer au renforcement de cette confusion.

De manière similaire, Alexander De Croo, Premier ministre sortant et membre de l’Open-vld, a régulièrement exprimé son inquiétude quant à l’amalgame entre soutien à la Palestine et antisémitisme, insistant sur le besoin de distancer toute forme de haine des actions en faveur des Palestiniens. Ces déclarations soutiennent la rhétorique de certains groupes de droite, d’extrême droite et de quelques citoyens, qui tentent de réduire la question palestinienne à une forme de haine raciale. Cette stratégie vise à museler les critiques envers Israël et à faire taire toute discussion honnête sur les droits humains en Palestine, en associant toute critique à un racisme injustifié.

Samidoun est une organisation qui lutte pour la visibilité et la médiatisation des prisonniers palestiniens. Cependant, des groupes comme Samidoun sont régulièrement accusés de liens présumés avec des organisations qualifiées de terroristes. Cette association alimente la stigmatisation des militants pro-palestiniens et crée une situation où les actions de soutien à la cause palestinienne sont souvent stigmatisées et criminalisées. Le 2 novembre 2023, la ministre de l’Intérieur allemande a annoncé l’interdiction et la dissolution de Samidoun sur le territoire allemand. En France, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, a lancé une procédure pour dissoudre le collectif Palestine Vaincra, tandis qu’en Belgique, des pressions provenant de l’extrême droite israélienne pèsent sur les autorités, menaçant de dissoudre l’organisation.

Un engagement légitime pour la justice et les droits humains

Défendre la cause palestinienne, c’est s’engager pour la justice, la dignité et l’égalité entre les peuples. Cela implique de dénoncer les violations des droits humains infligées aux Palestiniens, soumis depuis des décennies à un régime d’occupation militaire et de colonisation. Ces pratiques portent gravement atteinte à leurs droits fondamentaux, notamment à l’autodétermination, à la liberté de circulation, à la protection contre les expulsions forcées et à l’accès aux ressources essentielles comme l’eau et les terres agricoles. Des organisations internationales telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté ces abus et les qualifient de crimes graves. Ces organisations ont présenté l’occupation israélienne comme un système d’apartheid, comparant la situation des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza à celle des Noirs en Afrique du Sud. Amnesty International affirme dans son rapport de 2022 que « les autorités israéliennes ont instauré un système d’oppression et de domination à l’encontre des Palestiniens ».

Soutenir la cause c’est aussi refuser la tolérance envers des actes comme les bombardements de civils et les politiques d’apartheid, qui constituent des crimes contre l’humanité et des violations flagrantes du droit international. S’opposer à ces injustices, c’est rappeler que les droits humains sont universels et que l’impunité ne peut être acceptée, quelle que soit la puissance de l’État en cause. Cet engagement est un appel à mettre fin à l’oppression et à construire un futur basé sur l’égalité et la dignité pour tous.

Ces organisations ont présenté l’occupation israélienne comme un système d’apartheid, comparant la situation des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza à celle des Noirs en Afrique du Sud. Amnesty International affirme, dans son rapport de 2022, que « les autorités israéliennes ont instauré un système d’oppression et de domination à l’encontre des Palestiniens ».

Dans ce contexte, il est primordial de dénoncer ces injustices, car ne pas agir reviendrait à cautionner un système inégalitaire et répressif. Le soutien à la cause palestinienne est également un engagement envers les principes universels des droits de l’homme, tels que la liberté, l’autodétermination des peuples et la fin des discriminations raciales et ethniques. Ces principes sont inscrits dans des textes internationaux cruciaux tels que la Déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies, qui proclame l’égalité de tous les individus en dignité et en droits, et la protection contre les persécutions.

La cause palestinienne ne s’associera jamais à la haine des juifs

Il est également essentiel de souligner que la lutte pour la Palestine ne vise pas l’effacement de l’identité juive ou la négation de l’histoire du peuple juif. Au contraire, elle est un appel à une coexistence pacifique, où les droits des Palestiniens sont respectés tout en garantissant les droits des Juifs à vivre dans un environnement sûr et libre de toute forme de haine. Les voix qui soutiennent la Palestine, tout en condamnant l’antisémitisme, sont des voix qui militent pour la justice, la liberté et la dignité de tous les peuples, indépendamment de leur origine ou de leur religion. L’Union des Juifs progressistes de Belgique, par exemple, se positionne fermement contre le sionisme qu’elle critique comme une politique coloniale et d’apartheid.

Enfin, il est crucial de souligner que dans les espaces universitaires, qui se veulent des lieux de réflexion critique et de dialogue, la défense de la cause palestinienne est non seulement un acte de solidarité, mais aussi un devoir moral. Dans ces contextes, la question de la Palestine doit être abordée de manière nuancée, sans tomber dans l’amalgame systématique entre antisémitisme et critiques du régime politique israélien.

Conclusion : aller au-delà de l’amalgame

La défense de la cause palestinienne ne doit pas être réduite à une simple opposition ou à un dénigrement d’Israël, mais doit être soutenue et comprise comme un engagement en faveur de la justice, des droits humains et de l’autodétermination des peuples. Dans un contexte universitaire où la liberté d’expression et la pensée critique devraient être valorisées, il est essentiel de dissocier les critiques légitimes du régime israélien de toute forme d’antisémitisme. La lutte pour la Palestine, comme l’ont souligné de nombreux militants, chercheurs et institutions internationales, vise à mettre fin à un système d’oppression qui prive les Palestiniens de leurs droits fondamentaux et à promouvoir une coexistence pacifique fondée sur l’égalité. Refuser de débattre ouvertement de ces enjeux, en faisant l’amalgame entre critiques politiques et haine raciale, c’est empêcher une véritable réflexion sur les réelles injustices structurelles et sur la manière de parvenir à une paix durable dans la région. Le soutien à la cause palestinienne est donc bien plus qu’un acte de solidarité envers un peuple opprimé : c’est une affirmation des principes universels de dignité humaine et de respect des droits fondamentaux, pour tous les peuples, indépendamment de leur origine ou de leur croyance.

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