×

La raison d’État allemande et le passé de l’Holocauste : Un enchevêtrement historique

Depuis le 7 octobre, l’Allemagne fait face à une dynamique complexe de tensions politiques et morales engendrées par l’escalade du conflit israélo-palestinien. Ce climat de crise met en lumière les dilemmes auxquels le pays est confronté, exacerbant les discussions mêlant son héritage historique et ses engagements actuels. Alors que des appels à un cessez-le-feu se multiplient sur la scène internationale, y compris celui du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, la réponse allemande semble se pencher vers un soutien constant à l’état d’Israël. Cette situation soulève des questions cruciales sur la capacité de l’Allemagne à naviguer dans cet environnement délicat, oubliant ses valeurs démocratiques et humanitaires.


L’Allemagne contemporaine se trouve face à un carrefour moral et politique complexe, où l’héritage historique de la Shoah façonne profondément sa politique étrangère, notamment dans le conflit israélo-palestinien. Le concept de « raison d’État », popularisé par Angela Merkel, ancienne chancelière allemande, a souvent été employé sans véritable définition au cours de ces derniers mois. Il est utilisé afin de justifier les actions politiques en fonction des intérêts nationaux et constitue un facteur clé dans cette dynamique. « La sécurité d’Israël est pour nous une raison d’État » exprime le chancelier fédéral Olaf Scholz lors de la visite de Benyamin Netanyahou à Berlin le 12 octobre 2023.


Ce mélange de mémoire historique et d’intérêts géopolitiques rend l’Allemagne complice du génocide du peuple palestinien, en dépit des condamnations internationales émises par des instances comme la Cour internationale de justice (CIJ) et la Cour pénale internationale (CPI).


Un passé pesant : La mémoire de l’Holocauste et ses conséquences


Le souvenir de l’Holocauste pèse lourdement sur la conscience allemande. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a cherché à se redéfinir, adoptant une posture de soutien indéfectible envers Israël. Cette position est souvent justifiée par le passé tragique de l’Allemagne, qui a conduit au meurtre systématique de six millions de Juifs européens.


Cependant, cette mémoire collective contribue à une perception biaisée des conflits contemporains. Les attaques contre des communautés juives en Allemagne sont parfois présentées comme une conséquence de la critique du sionisme, illustrant ainsi la confusion qui règne entre antisémitisme et l’antisionisme. Une enquête récente de France 24 a montré que 42 % des communautés religieuses juives en Allemagne ont subi des attaques antisémites, et 82 % des répondants se sont dit préoccupés par leur visibilité en tant que Juifs.

Cette situation devient d’autant plus préoccupante avec la montée de l’extrême droite, qui instrumentalise l’antisémitisme pour discréditer le mouvement propalestinien, rendant ainsi les débats publics encore plus polarisés.


Raison d’État : Un Justificatif Ambigu


La « raison d’État » allemande, en tant que justification des politiques pro-israéliennes, soulève des questions éthiques et juridiques. Alors que l’Allemagne soutient des actions militaires en Israël tuant plus de 42 milles civils selon Al Jazeera, des institutions internationales comme la CIJ et la CPI soulignent les violations des droits humains commises contre le peuple palestinien. Dans une affaire récente, la CIJ a indiqué que les actions d’Israël « semblent être susceptibles de tomber dans les dispositions de la Convention sur le génocide ». Cette position créé un paradoxe : d’une part, l’Allemagne dit protéger les droits d’Israël, d’autre part, elle ignore les nombreux appels à la justice pour les Palestiniens.


Les exportations d’armement d’Allemagne vers Israël sont significatives, atteignant environ 1 milliard d’euros au cours des dernières décennies. Cependant, des sondages récents révèlent un soutien décroissant au sein de la population allemande pour ces livraisons d’armements. En août 2023, seulement 19 % des Allemands soutenaient les livraisons d’armes à Israël, tandis que 68 % s’y opposaient fermement selon une enquête de France 24. Le fossé entre les décisions politiques et l’opinion publique remet en question la légitimité de la raison d’État dans le contexte actuel.


La Voix de la Critique : Une Liberté d’Expression Menacée


Dans ce contexte, la liberté d’expression devient un enjeu crucial puisque quasi toutes les manifestations en soutien à la Palestine en Allemagne sont réprimées. Cette situation remet en question les fondements mêmes de la démocratie allemande, où la critique d’un État ne devrait pas être synonyme d’antisémitisme. Par exemple, lors des marches hebdomadaires pro-palestiniennes à Berlin, les slogans tels que « From the river to the sea », faisant référence à l’espace géographique compris entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée, ont été criminalisés au prétexte de soutenir l’organisation Hamas. Cette interdiction soulève des préoccupations sur la liberté d’expression et le droit important qu’a le peuple de manifester pour des causes politiques.


Les tensions autour de ce sujet rappellent douloureusement les échecs historiques de l’Allemagne à prendre en compte les souffrances des autres. La critique du soutien inconditionnel à Israël n’est pas synonyme d’antisémitisme, et des mouvements comme l’UPJB (Union des Progressistes Juifs de Belgique) cherchent à dissocier la critique légitime d’Israël de toute forme d’antisémitisme. En effet, il est essentiel de reconnaître que des voix juives s’élèvent pour appeler à la justice pour le peuple palestinien.


Une Réflexion Historique et Éthique Nécessaire


Il est impératif que l’Allemagne réfléchisse aux implications de sa « raison d’État » et à l’impact de son soutien indéfectible à Israël. La mise en avant d’une sécurité israélienne à tout prix, en dépit des souffrances infligées au Proche-Orient, ne fait qu’alimenter le cycle de violence et d’injustice. Cette posture pourrait être perçue
comme une forme de complicité avec les actions israéliennes, qui, comme l’a mentionné le Nicaragua dans une plainte auprès de la CIJ, pourraient effectivement constituer une violation de la Convention sur le génocide.
En conséquence, il est crucial que l’Allemagne adopte une approche équilibrée et juste dans sa politique étrangère. Le quotidien de centre-gauche Süddeutsche Zeitung a récemment remis en question la capacité de Berlin, après avoir mis en berne les drapeaux israéliens, à également « pleurer les victimes de Gaza et à reconnaître la complexité du conflit. »


Conclusion : vers un avenir équilibré


Une telle dynamique ne sert ni les intérêts d’Israël ni ceux de l’Allemagne. Pour avancer, l’Allemagne doit reconnaître ses responsabilités envers les peuples affectés par ce conflit duquel ils sont complices. Seule une approche équilibrée et éclairée, qui inclut une véritable réflexion sur le passé et une attention aux injustices contemporaines, permettra de construire un avenir plus juste.
Il est temps que l’Allemagne, forte de son passé, embrasse un rôle de médiateur dans la quête de paix au Moyen-Orient, plutôt que de rester complice d’un cycle de violence et d’injustice. Une telle transformation est non seulement souhaitable, mais essentielle pour la paix et la stabilité dans la région, ainsi que pour la santé démocratique de l’Allemagne elle-même.

Auteur/autrice

Laisser un commentaire